Chromatiks - Interview 2007

Publié le par Tuân



Nous sommes en l'an 2007 après un certain J-C, tout le paysage Hip-hop est occupé par le Down South. Tout ? Non ! Le Studio 34, refuge d'un irréductible beatmaker amoureux de musique, résiste encore et toujours à l'envahisseur : Chromatiks. Dans cet effort, le producteur genevois balance sa compilation Eponyme dans les bacs, véritable hymne aux sons acoustiques et à la West Coast. Entretien avec l'intéressé.



Textes et photos : Tuân


Tuân : Victor Ramirez pour les impôts et Chromatiks pour la musique...

Chromatiks : Enfoiré (rires) !

T : Comment t'es tombé dans la musique en tant que Chromatiks ?
C : Oula, alors je vais déjà commencer par te parler d'où vient le nom, c'est un peu compliqué (rires). À un moment de ma vie, je n'avais aucune idée de ce qu'était une chromatique. Un ami bassiste, David Rochat, qui est d'ailleurs sur l'intro de ma compile, me faisait écouter des lignes de basse quand j'allais chez lui faire de la musique. Il faisait des espèces de descentes que je kiffais trop, et je lui disais tout le temps "ah vas-y, il faut continuer dans ce délire là!". Et je lui ai demandé comment cet effet s'appelait : il s'agissait de descentes chromatiques, des montées ou des descentes par demi tons. J'aimais trop cette musicalité propre à la basse.

Et c'était en quelle année juste ?

Ca fait à peu près entre quatre et cinq ans. J'ai eu d'autres noms avant, je me cherchais encore (rires). C'est à ce moment que j'ai trouvé mon nom définitif, pour la production en tout cas.

Tu m'avais dit que tu avais joué dans un groupe par le passé. C'était plutôt quoi comme style ?
J'ai commencé la musique par le djembe en fait. Je prenais des cours de djembe à la maison de quartier, la Villa Tacchini, très bons cours d'ailleurs. Puis je me suis mis à faire du son avec des potes, tranquillement. Mais il y avait aussi une salle dédiée à la zique dans cette même maison de quartier, et il y avait une batterie. De là, le glissement naturel entre deux instruments de percussion s'est fait. Pour la batterie on m'a montré deux-trois trucs au départ, mais c'est un instrument avec lequel tu peux gérer seul assez facilement. Les rudiments, je les ai donc appris tout seul au départ, toujours à la maison de quartier. Et il y avait plusieurs groupes qui tournaient autour de la Villa Tacchini, et l'un d'entre eux cherchait un batteur. C'était un groupe de Fusion. Après quelques tests en leur compagnie, ça leur a bien plu, ce qui a fait que j'ai tourné durant environ une année avec eux. On faisait des concerts à gauche à droite, mais rien de spécial.


img528/8217/04yt5.jpg


Donc Fusion, mais le Hip-Hop alors ?
Le Hip-Hop, c'est quelque chose qui m'a toujours parlé, depuis tout petit. Mais à ce moment là, il n'y avait personne autour de moi pour faire cette musique. Chaque fois que je pouvais faire de la musique, c'était soit de la Fusion, soit du Rock de manière générale.

Un pur trasheur quoi !
Mon adolescence a été marquée par la Nirvana mania, quand tout le monde était grunge, c'est vrai (rires) ! Il y avait toujours un peu de Rap, même avec mon groupe de Fusion vu qu'on rejouait des titres de Rage Against The Machine par exemple. Mais le vrai passage au Rap, ça part du moment où j'ai eu un local... qui s'est fait cambrioler ! Je m'en suis fait virer vu que c'était un local autogéré, je n'avais plus rien et plus d'endroit pour faire de la musique. Un cousin qui vit en Suède m'a alors donné des programmes musicaux comme Acid, Fruity Loop, Cubase... À ce moment, l'ordinateur était vraiment un tout autre monde pour moi. J'étais vraiment dans la perspective que la musique se faisait uniquement par instruments. Petit à petit, je me suis mis sur ces programmes sans pour autant crocher. Le problème était que je comprenais que dalle, comme tout le monde au début (rires) ! Mais à force de s'y mettre, de travailler dessus, j'ai pu sortir quelques trucs intéressants... Et c'est là que j'ai chopé la scoumoune (rires) ! C'était comme une drogue : je me suis rendu compte que je pouvais enfin faire cette musique qui me plaisait depuis tant d'années.


C'est amusant que tu me dises que tu as commencé la musique en jouant avec de vrais instruments. Tu m'avais dit une fois que tu voulais faire en sorte que tes beats sonnent de plus en plus organiques et acoustiques.
J'adore tout ce qui est musical, le grain naturel des instruments. Je ne suis pas fan des sons sortant des synthés, car c'est extrêmement froid. Tu peux toujours travailler le son pour qu'il soit plus chaud, mais on est toujours loin du doigté d'un guitariste, du sentiment derrière. Je pense que ce qui est intéressant dans le fait de jouer avec des synthés, c'est de faire venir un vrai bassiste, un vrai guitariste. Ca donne plus de volume. Donc dans la mesure du possible, j'essaye d'insérer tout ces éléments dans mon travail. À l'avenir, j'aimerais bien faire en sorte qu'il n'y ait plus de sonorités synthétiques, comme jouer avec un groupe. Mais c'est encore une perspective lointaine.

Cette attirance pour les sons chauds comme tu dis, tu penses qu'elle a un rapport avec ton amour pour la musique issue de la scène West Coast ?
Il y a aussi des sons de New York que je considère comme chauds, mais dans mon cas je fais allusion au grain en fait. Il est vrai que la West Coast a une identité musicale extrêmement groovy, funk, qui est en accord avec leur environnement, et vu que je suis un gars qui adore tout ça, j'ai un coup de coeur pour la musique californienne. Je suis aussi un accro des basses qui sont souvent plus évoluées, prennent plus de place dans le Rap West Coast. Ca ne veut pas dire que c'est l'opposé dans le son new yorkais par exemple, mais c'est un constat général.

2007 a été une année particulière pour toi vu que tu t'es marié il y a quelques mois et que ton enfant et ta compilation Eponyme sont nés. À propos de cette dernière, comment t'es-tu mis dans l'optique de sortir un projet composé de tes productions ?
La compilation a été le fruit de deux années de travail ; je l'ai commencée début 2006 et nous sommes maintenant fin 2007. Au départ, j'étais extrêmement sûr de moi, en pensant que je pouvais boucler le tout en l'espace d'une année et demie maximum. Mais ça a été une grosse claque dans la gueule, car avec une démarche comme celle-ci, il y a tout le temps des paramètres que tu ne maîtrises pas, et auxquels tu te retrouves rapidement confronté. La composition musicale a été très rapide pour moi, vu que j'avais de l'inspiration j'ai pu faire une belle palette d'instrus dans des délais assez courts. Ce qui était difficile, c'était prendre rendez-vous avec les gens, les plans foireux, les soucis au niveau des agendas... Cette partie avec les gens a pu être faite en environ six mois pour ceux se situant alentours, ou encore une année pour les collaborations internationales, ce que j'estime plutôt bon. Ensuite, j'ai fait le mixage en un peu moins de cinq mois, tranquillement. Après, il y a toute la partie financière et business à prendre en compte : mastering, promo... Donc rassembler l'argent, c'est quelque chose qui m'a pris du temps, surtout que j'ai ma famille à côté. Le mastering a été fait à Zurich, à Echo Chamber avec Dan Suter, un type vraiment sympa avec qui je communiquais en anglais primitif (rires). Hormis l'aspect création, c'est vraiment tout ce qui est financier qui m'a freiné en fait : il faut trouver de l'argent pour presser le CD, la fourre... Tout ça c'est pour la musique, deux années d'attente, d'incertitude. Après, pour ce qui est de la famille, le fait de me marier et d'avoir un enfant suivait l'ordre des choses, c'était quelque chose de voulu. Par contre, ce qui n'était pas voulu, c'était que tout arrive en même temps. Autant 2006 était horrible pour moi, autant 2007 est une belle année : le mariage, l'enfant et l'album.

Heureuse coïncidence.
Heureuse coïncidence, comme tu dis, vraiment de très bons moments. Pour moi c'est une consécration aussi bien au niveau musical que personnel.


img146/3186/03li4.jpg


Comment fonctionnes-tu pour créer un beat ? Est-ce que tu penses à un artiste en particulier au moment de la phase créative ?
Pour Eponyme, j'ai tout d'abord fait une pétée de sons très West Coast. Je me suis dit par la suite que je devais aérer le tout, apporter une autre couleur. Vu qu'il y avait pas mal d'artistes avec lesquels je voulais bosser, je me suis rapidement rendu compte que ça n'allait pas coller à leur identité musicale, donc je me suis adapté quand il le fallait en fonction des invités. En partant d'une palette d'instrus, j'en choisissais plusieurs pour un artiste qui serait le plus à même de faire un morceau lui correspondant. Bien évidemment, il est arrivé que je me trompe, qu'aucun son ne plaise à un rappeur, et que je doive renvoyer une nouvelle palette. Après il y a bien deux ou trois artistes qui se sont greffés un peu par hasard, et là j'ai vraiment composé avec eux : on se rencontrait, on se mettait d'accord pour faire un morceau, je composais l'instru et le mec écrivait.

Plus que des rencontres, est-ce que tu avais des artistes en particulier avec qui tu avais envie de bosser ?
Ce que je n'ai pas encore dit justement, c'est que j'ai bossé avec un mec du nom de Shahrouz, un vrai mélomane. C'est un ami de Formel, avec qui je partage le studio. Shahrouz est quelqu'un qui m'a énormément aidé pour tout ce qui est contacts, démarches. J'étais prêt musicalement à faire la compile, mais pas administrativement. Alors je lui ai proposé de m'aider, il a accepté, et m'a montré sa manière de faire. Car c'est un gars très cartésien, organisé, quelque chose que je ne suis pas et dont j'avais besoin (rires). Lors de notre rencontre dans le cadre d'Eponyme, il m'a dit d'écrire sur une feuille tous les artistes que je voulais sur la compile, même les types impossibles à choper. Ca m'a rapidement fait énormément de monde, aussi bien de Suisse, que des États-Unis. Par la suite, Shahrouz a écrit à tout le monde, même à ceux à qui j'aurais dû payer 40'000 balles le featuring. En fonction des réponses et aussi des non-réponses, on a tout de suite été fixé. Car il faut savoir que le but était aussi que les artistes posent sans demander d'argent. Donc pour terminer dessus, Shahrouz a été d'une aide précieuse  pour le projet.

Est-ce que tu as un artiste coup de coeur sur Eponyme ?
Plusieurs même. Il y a tout d'abord A-Lee, qui est un artiste montant en Norvège. Il y a Shaka aussi, ce n'est pas un hasard que son morceau soit le second titre de l'album. Shaka déchire, il a déchiré le beat... Le morceau avec Six & Flave, c'est aussi un vrai kiff, vraiment West Coast avec l'apport musical de mon ami David Da Pozzo. Il y a aussi un artiste inconnu du nom de Bamn, un ami de l'ECG de Formel, qui est venu un jour au studio. Il m'a fait une petite démonstration que j'ai kiffée et a posé un texte sur l'album qui est très personnel, à propos d'un ami qui est mort. J'aime bien ce morceau par exemple car je pense avoir réussi à créer une atmosphère juste. Il y a aussi LynSun sur Goodbye, j'adore, j'adhère, tout ce que tu veux (rires) ! Ce qu'elle fait musicalement tue. D'ailleurs, un single de cette chanson est sorti : le morceau, l'instru, et le track My Time que j'ai aussi produit. On a pas mal fait de tracks ensemble, on verra ce qui en découlera.

Comment est-ce que tu crées un morceau ? Tu te poses devant tes machines, tu les tripatouilles à tâtons, ou tu prends des éléments sonores qui te viennent quand tu te promènes ?
Alors c'est un peu tout en même temps. Ca peut être dans le studio, dans ma voiture, dans la bus, sous ma douche (rires) !...Quand j'entends une ligne de basse, il faut absolument que j'aille la poser sinon elle part de ma tête dans la minute qui vient. J'essaye de retranscrire le tout au studio du mieux que je peux. Je n'ai pas de manière précise pour travailler, c'est très varié.

Sur le CD, on a pu voir l'influence que la West Coast avait sur toi. Pourtant, j'ai pu te voir bosser l'autre jour avec Bigg Fish sur un morceau de Pascal Obispo, c'est-à-dire le sampling d'un morceau de variété française. Tu n'es pas très sampling pourtant.
Pascal Obispo, pourquoi pas ? Je pense qu'il n'y a pas de limites. Pourquoi est-ce que je devrais me limiter à la West Coast ? Il n'y a pas que les samples de Soul, il faut pouvoir taper dans n'importe quoi. Si Obispo m'offre un sample exploitable, je suis preneur ! Brigitte Fontaine, les Schtroumpfs, qui tu veux, n'importe quoi (rires) !

Qu'est-on en droit d'attendre de Chromatiks Production et du Studio 34 ?

Je ne te cache pas que le but final serait d'aboutir à un label, mais je ne suis pas encore prêt. Chromatiks Production ne concerne que moi en tant que beatmaker. Studio 34 regroupe deux beatmakers, Formel et moi, au sein d'un studio d'enregistrement Rap et R'n'B. Il est déjà arrivé que d'autres types d'artistes soient venus enregistrer. On a aussi un petit réseau qui gravite autour de nous : si les gens ont besoin d'un studio, d'un beat, d'un guitariste, on peut les mettre à disposition via notre mini structure.

Là tu fais mention au Rap et au R'n'B comme fer de lance de Chromatiks Production. Pourtant, tu m'avais dit que tu comptais taper dans d'autres styles pour ton prochain projet.
Tu dis vrai, pour Eponyme, j'ai amené un thème musical typé West Coast. Pour la suite, j'aimerais taper dans un autre style musical. Tout ce qui est musique new yorkaise, je kiffe à fond. Là j'ai une idée pour la suite, et pour te donner un petit secret, ça sera peut-être une compile n'alliant que des thèmes dans le style new yorkais. Donc pas d'ego trips. J'hésite à faire un album Chill Out, Lounge, vraiment dans un tout autre registre. Un peu à la manière des Buddha Bar et des Café Del Mar. Il faudra rassembler de nombreux musiciens là. Mais pour le moment, ce n'est pas encore défini.


img116/4992/02hv3.jpg


Là on parle de projets estampillés Chromatiks, mais concernant ton travail pour d'autres comme Basengo, Shaka, comment ça se passe ?
Ces artistes viennent me voir, on se met d'accord sur un prix. J'essaye de m'adapter au maximum, de découvrir quelles sont les influences du rappeur ou du chanteur. En principe, on arrive à trouver des compromis artistiques et financiers.

Sur l'album 2 de Nega, on retrouve un deal musical assez particulier d'ailleurs.

En fait, je ne connaissais pas Nega à la base. Shahrouz et moi l'avons contacté et il est venu au studio. Il a apparemment bien aimé mon univers, on a fait connaissance. Il m'a proposé de poser pour moi et que je lui fasse un son en échange pour son album. Il a choisi le morceau qu'il a un peu modifié pour lui apporter son grain, car Nega est aussi un très bon beatmaker. Testament était né pour 2, j'étais vraiment heureux car Nega est un artiste qui a un background artistique important avec Double Pact.

C'est quoi ton matériel pour bosser ?
Je ne suis pas du tout MPC, j'en ai eu une durant quelques mois. Il y a juste le son avec V.I.R.U.S. sur la compile qui a été fait avec. J'aime bien le grain de la MPC -toutes les légendes de la prod bossent encore avec, dont Dr.Dre que j'apprécie énormément-, mais je préfère le synthé : j'ai un Roland Fantom. Avant ça j'avais un Triton. Sinon, j'utilise Reazon, qui est un programme réellement dédié à la composition, qui se suffit à lui-même, contrairement à Cubase où il faut construire sa banque de sons. J'ai hâte de voir la version 4 d'ailleurs. Il y a aussi le programme Recycle afin de segmenter et boucler des samples qui est bien pratique.

Niveau prods sur Genève et sur Suisse, y a quoi que tu kiffes ?
Nega, même si j'ai découvert cette facette de lui assez récemment, c'est un très très bon beatmaker. Yvan de Double Pact me faisait kiffer à l'époque, comme avec le titre pour Fabe Comme un Rat dans l'Coin. Maintenant, ça me parle moins... Autrement, il y a un album de Boo Ya Tribe, West Koasta Nostra, sur lequel un beatmaker du nom de Battlecat produit des sons de malade. Pour moi, il est encore meilleur de Dr.Dre. Sinon, les beatmakers mexicains du label Low Profile de Los Angeles qui font des sons West Coast de ouf.

L'autre soir quand on était posé au kebab, on a eu une discussion intéressante sur l'explosion du Down South et ses dérivés comme la Snap, le Crunk, la Trap. Toi qui aimes autant les sonorités acoustiques, que penses-tu que cette dérive synthétique du Rap va donner sur le long terme ?
Tu me poses une question à laquelle je ne peux malheureusement pas te répondre. J'espère simplement que la Snap ne durera pas longtemps, parce que c'est tout simplement la mort de la musique. Mais c'est une tendance qui se fait. Je regarde la petite soeur de ma femme qui a treize ans, et qui connaît toutes les chorégraphies qui vont avec, c'est rude (rires). Je ne veux pas critiquer car ça reste un enfant du Rap, c'est un découlement naturel qu'on ne peut nier, il est là. J'espère simplement que le Rap ne sera pas représenté majoritairement par ce genre. Un rappeur genevois du nom de Karim Malikk est à fond de Dirty South, et il m'a fait découvrir des artistes qui en valaient vraiment la peine. Comme quoi il ne faut jamais vendre la peau de l'ours...

Un petit mot pour la fin, Victor ?

Oui, bien sûr. Allez écouter Eponyme, car franchement mon but n'est pas que vous l'achetiez forcément, mais que vous l'écoutiez. À partir de ce moment là, j'ai gagné, et c'est d'autant plus cool si vous l'achetez par la suite (rires). Si jamais, la compilation est disponible chez City Disc au prix de quinze francs, ou encore dix francs au 28 Records Store de DJ Gimamen, sous la gare Cornavin. Il y a juste 500 pièces qui ont été faites, c'est pour le buzz avant tout. Et attendez à entendre parler de Chromatiks avec d'autres projets : préparez vos oreilles.

Ok, parfait...
Victor Ramirez pour les impôts... Enfoiré (rires) !


img146/3310/05ni9.jpg

Commenter cet article