BERSERK

Publié le par Tuân

Outta Control



Oeuvre hyper violente ayant pour cadre un univers heroic fantasy des plus classiques, l'oeuvre du
mangaka Kentarô Miura parvient toutefois à se différencier des productions telles que Lodoss Tô Senki par un usage certes abusif mais maîtrisé de la violence (in)humaine. Zoom sur un manga culte.


Guts, enfant de sexe masculin né d'une morte, apprend dès son plus jeune âge la dure vie de guerrier avec son tuteur et père adoptif Gambino. Forcé de quitter sa troupe de mercenaires suite à une sombre affaire, le jeune Guts, alors seulement âgé de onze ans, s'en remet à lui-même et fuit par un soir de pluie dans l'espoir de trouver un moyen de survivre. Les choses allant, voilà que notre héros mène une vie solitaire, flirtant de prêt avec la mort sur les champs de bataille où il combat en échange de menue monnaie. Son existence changera du tout au tout à ses quinze ans lorsqu'il rencontrera Griffith, chef de file lumineux de la troupe de mercenaires du Faucon. Griffith, impressionné par les talents de Guts au combat, invite notre héros teigneux à rejoindre sa troupe de mercenaires. S'ensuit alors un combat et une défaite, celle de Guts qui devient alors le subordonné du charismatique leader. La relation liant ces deux personnalités finira par donner naissance à une amitié marquée du sceau des rapports maître/esclave, dont l'ambiguité engendrée nous fers souvent demander qui est réellement le maître et qui est l'esclave.


Destiné à appeler le malheur, Guts sera, selon les dires
de Gambino, la raison pour laquelle sa femme Sis mourra
de la peste. On constatera que Guts est marqué par
le sort dès le début du récit...



Ainsi, Guts se retrouvera conduit par le rêve de grandeur de Griffith. La Troupe du Faucon survivra à moult conquêtes et combats sanglants qui la ménera finalement à la cour du royaume du Midland, à Wyndham. Entamant une ascension sociale fulgurante grâce à ses prouesses guerrières, Griffith veut être roi et semble bien en passe d'épouser la Princesse Charlotte. Mais cela était sans compter sur les intentions de Guts qui semble vouloir s'affranchir de sa position d'esclave, mais surtout s'affranchir d'un Destin qui semble être écrit par l'Oeuf du Conquérant, artefact aux origines mystérieuses, que possède Griffith...

Plus que des affrontements dantesques à l'épée, la grande force de Berserk réside principalement en l'efficacité de la trame et l'insanité des thèmes et des ambiances retranscrivant avec brio tout le mal être des personnages. Cela dit, le présent article fera la part belle aux spoils, donc faites en sorte d'avoir au moins vu l'anime avant de vous lancer dans la suite de la lecture.


Berserk, un long parcours

Ayant débuté sa prépublication au sein du magazine Young Animal dès 1990, Berserk n'est toujours pas terminé à l'heure actuelle au Japon avec trente volumes. Kentarô Miura, rendant un travail détaillé proche des dôjinka avec des dessins irréprochables, prend son temps (un peu à la manière d'un Hagiwara et son Bastard!!!) et travaille désormais au rythme d'un manga par année. Aujourd'hui, la parution française orchestrée par Glénat compte quinze tomes des aventures de Guts, mais il faut savoir que plusieurs éditeurs français s'y étaient frottés par le passé comme feu Samourai mais également Dynamic Visions (maintenant Dybex). Oeuvre maudite sur l'archipel, Berserk a très souvent été l'une des cibles principales des détracteurs du manga ; il faut avouer que la bande dessinée de Miura n'y va pas de main morte en terme de violence : combats où les tripes et les cerveaux explosent de part et d'autres, scène de viols insoutenables entre femmes et créature démoniaques... Bref, Berserk n'est clairement pas à mettre entre toutes les mains et on comprend grandement pourquoi chaque exemplaire est plastifié en librairie. Mais s'arrêter là afin de juger cette oeuvre serait une grossière erreur, et si les fans de la première heure voyaient en l'édition papier de Dynamic la fin de l'attente interminable d'une édition française de Berserk digne de ce nom, ils furent déçus en apprenant que le groupe avait abandonné la tâche afin de la remettre aux mains de Glénat. Tout amateur de mangas connaissant le mauvais travail de cette maison d'éditon en la matière, ce ne fut pas sans crainte que la nouvelle fut reçue. Mais en constatant que David Deleule (l'homme derrière la traduction d'Evangelion dans notre langue) se trouvait derrière la francisation du titre et que les onomatopées n'étaient pas tronquées, une bonne partie de nos craintes s'envolèrent. De fait, Berserk jouit finalement d'une édition à la hauteur de son mythe, bien que les traductions suivant le volume 12 , faites par Anne-Sophie Thévenon, soient bien en-deçà de celles du père Deleule. Mais ne chions pas dans le plat.


Guts à 18 ans, soit trois années suivant sa rencontre avec Griffith.
Et dire qu'une année après, notre héros sera une
véritable montagne de muscles...



Les personnages

Sans nul doute la grande force de la série, cette dernière nous proposant un panel important de personnages riches et variés. Parmi les plus marquants, nous citerons bien évidemment les éléments clés de la Troupe du Faucon tels que le magnifique Judo, exemple même de dévotion et d'abnégation et expert en armes de jet, le bourru Pippin et sa masse, le grincheux et ladre Carcus ainsi que le pétillant Rickert. D'autres parviennent également à se détacher du lot, notamment Gaston, tailleur en devenir à Wyndham et bras droit de Guts au sein de la Troupe de choc de l'armée de mercenaires de Griffith ; Miura parvient à insuffler un volume considérable au background de ses créations, à un point où des membres de la troupe censés faire office de seconds couteaux se profilent avec une sympathie certaine.


Obnubilé par sa folie des grandeurs,
Griffith ne supportera pas le départ de
Guts dont l'absence deviendra un
obstacle important à son ascension



Toutefois, les trois personnages charniers de Berserk sont bien évidemment Guts et Griffith ainsi que la belle Casca, seule femme présente au sein de la troupe (et quelle femme !). Symbolisant le trinôme et la relation triangulaire par excellence, les rapports existant entre ces trois piliers changent de façon considérable au fil de l'histoire. Déjà, après que Guts ait été vaincu par Griffith lors de leur tout premier duel, une relation à l'aune de la dialectique du maître et de l'esclave selon Hegel s'installe alors : Guts, bien que perdant, finit tout de même par apparaître sous les traits du meilleur ami de Griffith, celui-ci ne cachant nullement l'affection qu'il lui porte, allant même au front afin de sauver la peau du meneur de la Troupe de choc. Cela dit, cette relation finira par prendre un tournant significatif lorsque Guts écoutera fortuitement une discussion au château de Wyndham entre la Princesse Charlotte, premier outil afin d'obtenir la couronne, et Griffith, ce dernier affirmant qu'un véritable ami est celui qui a un rêve et qui s'efforce de le poursuivre. Confiné à sa position de subordonné, Guts reste esclave aux yeux de Griffith, soumis aux ambitions du Faucon. La mise en scène de cet instant clé est on ne peut plus parlante : Griffith est au sommet d'une série de marches menant à la salle des festivités du château et conte fleurette à la Princesse Charlotte, alors que Guts se trouve en aval, dans l'ombre, blessé et sali suite à l'assassinat de Julius, le frère du Roi. Condamné à faire les basses besognes de celui avec qui il pensait être lié d'amitié, Guts réalise qu'il est toujours en bas de l'échelle. C'est d'ailleurs ce moment de lucidité qui le remettra significativement en cause, poussant désormais le guerrier sombre à poursuivre son propre rêve et sa propre destinée. Le départ de la Troupe du Faucon est inévitable si Guts veut pouvoir être perçu en égal et ami de Griffith. Leur court combat d'adieu engendrera un nouveau rapport à l'autre ; Guts vainc Griffith avec une facilité déconcertante, et regagne ainsi sa liberté. L'esclave n'est plus. Et le maître non plus.


Guts, Casca, Griffith : la trinité


 
Casca, personnage tragique au caractère double :
l'union et la désunion


Remarque amusante, il se trouve que Guts et Griffith sont en vérité un seul et même individu, mais présentant une facette sombre d'un côté et une facette lumineuse de l'autre, un peu à la manière d'un Scar et d'un Moufasa dans le Roi Lion de Disney ; cette remarque se doit d'être prise en compte dans la mesure où Guts, toujours dans son rôle de subordonné, effectue les tâches de l'ombre pour Griffith, son chef. Autant Guts représente les ténèbres, autant Griffith représente son exact opposé, car souvent associé au blanc, couleur sacerdotale universelle synonyme de pureté et bien évidemment de lumière. Toutefois, les légers reflets bleux de la chevelure et de l'armure du chef de la Troupe du Faucon rappellent son affiliation aux champs de bataille, le bleu étant la couleur de la guerre. Quant à Casca, elle représente ce qui unit et va désunir Guts et Griffith, les rapports existant entre ces trois personnages allant se modifier du tout au tout : amoureuse de Griffith dans un premier temps, elle terminera dans les bras de Guts, ce qui ne sera pas sans provoquer des réactions chez Griffith qui considérera définitivement Guts comme une gêne. Avec une rapide analogie, Griffith détient une aura religieuse quasi christique : il est élu par l'Oeuf du Conquérant qui lui permet de surpasser sa nature humaine, et est suivi par une assemblée de fidèles. Après son année de captivité dans la prison de Wyndham, ce qui évaudrait à la mort du Christ crucifié, Griffith renaît sous la forme de Femto, les Ailes des Ténèbres, cinquième God Hand vénéré par ses Apôtres démoniaques. Analogie d'autant plus pertinente dans le sens où les quatre God Hands précédant Femto sont désignés dans les légendes de l'univers de Berserk comme étant des anges ; mais à voir leur apparence maléfique, nous serions plus enclin à penser le contraire. On se rappellera aussi de la rencontre entre Dieu, effrayant et difforme et enfoui dans l'obscurité, et Griffith lors de son occultation : Miura semble prendre un malin plaisir à chambouler notre perception, les anges et les dieux n'apparaissant pas sous leur forme habituelle. Toujours dans les analogies, on pourrait affirmer que Guts tiendrait le rôle de Judas car considéré comme un traître par Griffith suite à son départ de la Troupe, ce qui déclenchera sa chute peu de temps après. Le fait de sacrifier la Troupe du Faucon prouve pour Griffith qu'il possède toujours un droit de vie et de mort sur Guts, qu'il en restera toujours le maître. Le viol de Casca se situe également dans les mêmes eaux. Cependant, si Jésus pardonna à Judas son acte, Griffith n'en fera pas de même pour Guts. En ce sens, Griffith est l'antéchrist.


Femto, incarnation diabolique de toutes les
ambitions démesurées de Griffith et figure
anté-chrsitique par excellence


Après métamorphose, le rapport existant entre Guts et Femto s'inverse, ou plutôt se révèle sous son vrai jour, Griffith ayant pleinement accédé à une nature inhumaine : Guts n'accède non pas à la Lumière, mais le pourrait de fait étant donné que Griffith sombre dans l'obscurité. Guts reste toutefois ce guerrier noir et échappe ici à un déterminisme facile (que nous traiterons par la suite), vu qu'il décidera de se dresser contre son ancien ami en empruntant la voie des ténèbres. L'opposition existant entre Guts et Griffith est plus que présente, bien que Guts cherchera à vaincre le mal par le mal.

Comme on le verra après que Guts et Casca aient survécu à l'occultation, il ne reste plus grand chose d'humain chez notre héros qui va devenir le Guerrier Noir et se verra attribuer un bras gauche mécanique. L'usage de la Dragon Slayer signifiera d'autant plus la fin de l'Homme ; arme trop lourde et grossière pour pouvoir être portée par un être humain normalement constitué, elle deviendra alors une extension à part entière de Guts, voire même un substitut de son bras gauche auquel on a rajouté  un canon. Toujours au niveau des changements physiques, Guts perd également l'usage de son oeil droit suite au carnage perpétré par les Apôtres et les God Hands lors de l'occultation de Griffith. En se référant à la symbolique des chiffres selon les anciens égyptiens, il y est dit que chaque Ba d'Amon anime un secteur de l'univers et que le soleil se trouve dans son oeil droit. En le perdant, Guts perd définitivement toute affiliation avec le monde de la lumière, obligé de se lancer corps et âme dans un combat sans fin contre le monde des ombres. Une lutte désespérée à laquelle sa stigmate le condamne jusqu'à la fin de ses jours...



Guts le Guerrier Noir quasi en mode Berserk, ça sent le Hagiwara là... Guts signifie en
anglais "tripes", "viscères". Ce qui lui va à merveille.
Ce qui relie donc Guts, Casca et Griffith est d'autant plus clair suite à l'occultation : tous sont marqués dans la chair par des changements significatifs (marque de la stigmate chez Guts et Casca qui réagit à la présence des démons, perte d'attributs physiques pour Guts, métamorphose de Griffith en God Hand, viol de Casca par Femto et naissance de leur enfant monstrueux), mais également marqués dans leur esprit (nature diabolique de Femto, Guts révèle sa nature de Chevalier Noir et de Berserk, Casca est amnésique). Même si de nombreux personnages apparaissent encore au fur et à mesure du manga, reléguant ainsi quelque peu aux oubliettes l'épisode de la Troupe (qui s'arrête tout de même au volume 13), on ne peut faire l'impasse sur ces trois personnages victimes des aléas d'une destinée décidément bien capricieuse et emplie d'ironie.


Le mot Berserk proviendrait des barbares
germains qui se recouvraient de sang et de peaux de bêtes
afin de rentrer en transe pour combattre. Cette perte
d'humanité est également signifée chez Guts lorsqu'il
se transforme en Berserker...



Le thème central : la Destinée

Plus que les successions d'affrontements sanglants et les scènes gores et dérangeantes, le thème de la Destinée englobe toutes les expressions de violence dans Berserk, les tolère, et nous permet de penser que toutes ces horreurs ont lieu pour une bonne raison, et non pas pour le plaisir sadique de voir des moignons à tout bout de champ. En effet, on retrouve une fois de plus ce thème chez notre duo Guts et Griffith / Femto, et ce dès le début de leur vie : Guts est né d'une morte et est appelé à attirer le malheur autour de lui, Griffith découvre un des Béhérits suprêmes qu'est l'Oeuf du Conquérant qui lui ouvre la porte d'un avenir couronné de succès guerriers et politiques. De plus, au vu de la suite des événements jonchants le récit (surtout lorsque Guts devient définitivement le Guerrier Noir), on remarque très vite que l'idée de Destinée s'élargit pour finalement s'acoquiner avec celle du Déterminisme : Guts et Griffith sont-ils victimes de leur Destin, sont-ils déterminés par celui-ci ? Concernant l'ancien chef de la Troupe du Faucon, on peut pencher pour l'affirmative étant donné que l'Oeuf du Conquérant a tracé la voie et l'avenir du jeune homme, dont le rêve de grandeur et d'ambition est incarné par un immense château vu depuis les ruelles d'une cité servant de terrain de jeu à un Griffith encore enfant.

Publié dans NIAKERIES

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MistaKOko 08/10/2006 16:18

Ah bah moi les spoilers je m'en fous, je ne suis pas concerné ^^...C'était juste une mise en garde. Moi j'aime regarder des animes en DivX mais je ne regarde que ceux qui ne sont pas licenciés. Et beaucoup sont de qualité.  Bref bon courage pour la suite du dossier !

Tuân 08/10/2006 17:48

Yup, merci. Il y a juste Kimi Ga Nozomu Eien que j'ai sur l'ordi, sinon tout est en original.

MistaKOko 08/10/2006 01:11

Essaye de pas trop spoiler hein!Tu ne lis pas les scans?Moi j'ai pour principe de ne jamais lire de scans de manga que j'estime de grande qualité.Oui c'est sûr l'anime ne vaut pas la version papier. Mais c'est souvent le cas pour beaucoup d'autres séries. Quoique aujourd'hui les nippons fassent du travail tout à fait admirable sur des séries à gros succès (Bleach ou Naruto).Cela étant dit, je préfère le manga, en papier, sous les mains. C'est cher, ça se lit vite. Mais bon c'est beau, et tu les relis. Tu devrais lire Priest, c'est un manhwa (made in Korea) pas un manga, mais c'est sublime. Enfin, si jamais tu aimes les trucs un peu sanglant aux illustrations furieusement violentes.

Tuân 08/10/2006 11:49

Je n'ai encore jamais vraiment lu de manhwa ou autre (la dernière fois, c'était Cyber Weapon Z d'Andy Setao voilà une douzaine d'années...), mais j'ai remarqué que beaucoup de titres semblaient être dignes d'intérêt.Sinon, je ne lis pas non plus les scans ni ne downloade d'animes en DivX, déjà pour des questions de goûts (j'achète également tous mes CD en originaux) car avoir l'original c'est beau, et aussi parce qu'après les prépuces en francophonie s'étonnent de ne pas voir de sorties françaises pour tel ou tel manga : en gros, ils butent l'oiseau dans l'oeuf. Et les trads sont souvent moyennes (pour la plupart issues des versions ricaines) et franchement, j'ai jamais kiffé me planter plus d'une heure et demie par jour devant mon ordi, alors imagine si tu chopes 26 épisodes d'un anime ou encore les cinq prochains Naruto. Et surtout, c'est illégal.Et encore navré pour les spoils, mais je vais parler d'un dernier thème, comparer le manga et l'anime et conclure pour ce dossier Berserk.

MistaKoko 26/09/2006 22:27

Un manga de grande classe. Il ne faut pas se laisser décourager par le dessin un peu "brut" sur les deux premiers volumes. Kentaro Miura trouve peu à peu le trait qui corresponde le mieux à cette magnifique série.Personnellement, je frissonne parfois quand je tombe sur des crayonnés de deux pages où Guts est représenté comme un "démon" en furie. Sublime ^^

Tuân 26/09/2006 22:47

En ce moment, Berserk est bien mon manga favori, du moins celui dont j'attends la suite chaque mois avec une certaine impatience. C'est vrai que le style de Miura peut être dérangeant vu qu'il ne fait pas très manga (surtout pour les persos secondaires) ; son trait s'apparente plus à un dessin moyen-âgeux avec une pléthore de détails et des protagonistes pas très souples au niveau des articulations. Mais je suis devenu fan, surtout que le manga est bien meilleur que l'anime en ce qui concerne la force du propos et la tension.Damn, ça me fait penser que je dois poursuivre ce foutu dossier...