Hold Em Records

Publié le par Tuân


Structure genevoise indépendante née de la passion pour le Hip-Hop de deux amis, Hold ‘Em Records fait figure d’exemple à suivre en terme de démarche et de contenu artistique. Prônant l’authenticité du
Hip-Hop, c’est en duo que nous sommes partis rencontrer Marc et Vaik, buddies clairvoyants et sympathiques maniant les ficelles d’un label plein d’espoir et très loin du mainstream rappologique. Interview dans le cadre de la sortie de leur compilation Etat Second.

Ecusson de la République et du canton de Genève


Interview : Banks & Tuân         Photos : Tuân & Cécile




Le temps est au beau fixe en cette fin de mois d’avril 2005. Banks et moi-même attendons impatiemment Marc et Vaik pour notre baptême du « question-réponse ». Le rendez-vous est donné au kiosque des Bastions, sur la terrasse. 14h00 et des poussières, le soleil tape dur, Banks a soif, très soif. Mais n’a pas d’argent.


Tuân : Avant de nous lancer dans les profondeurs, si vous pouviez vous présenter afin de connaître vos parcours, vos envies et la création de Hold ‘Em Records...
Vaik : Je t’en prie, commence !...
Marc : Alors je m’appelle Marc Aymon et je suis étudiant. Au niveau du rap, on va dire que je suis né dedans. Quand j’étais petit, c’est mon père qui m’a fait écouter The Message de Grandmaster Flash. Je devais avoir six ans et depuis c’est quelque chose qui est resté encré en moi. Au niveau performance scénique, j’ai fait deux-trois concerts avec les copains et ça a tout déchiré ! (rires) C’était marrant... featuring Banks !
Vaik : Pour moi, j’ai commencé à écouter du Hip-Hop à huit ans, pas à six ans... je suis fâché, là (rires) ! Je suis dégoûté !... Moi c’est Vaik, je suis étudiant. Je donne pas mon nom, c’est secret ! Je fais pas comme Marc... Ca fait depuis l’âge de huit ans que j’écoute ça et vers quinze ans je croyais que j’étais un grand rappeur, alors j’ai fait des petits festivals à Thônex de Pole Position. Je faisais un peu de freestyle, etc. En fait, j’ai réalisé que je n’aimais pas ce que je faisais alors j’ai décidé de me lancer dans la production. Donc j’avais fait une mixtape dont je ne citerai pas le nom, c’était un peu le bordel...
Marc : (il le coupe) Casino ! Casino !

Banks : Casino ! Casino !
Vaik : ...La mixtape était bien. En fait, c’était l’organisation et les groupes qui n’étaient pas très sérieux, c’était vraiment le bordel et j’étais dégoûté. Pas de plan par la suite, je n’ai rien fait pendant quatre ans jusqu’à ce que je me décide de m’y remettre avec la création d’un label. Et vu que Marc était un peu motivé, on a commencé. On a sorti Etat Second, ça avance doucement mais sûrement.


Tuân : C’est par le biais de festivals ou de soirées que vous vous êtes rencontrés ? Et qu’il y a eu osmose...
Marc : La rencontre c’était à La Casserole, le bar le plus mythique de Genève ! Où tu payes une bière deux francs !...

Tuân : Ah ! La Fidèle Casserole ?
Marc : Exactement ! Avec Einstein comme aubergiste (rires) ! À part ça, Vaik et moi on se connaissait en dehors du contexte rap et... ah on est en train de se faire servir les boissons. Le café c’est pour moi !...


Tout le monde se fait servir. Bien entendu, Banks prend deux boissons à la fois et n’a pas un sou...


Tuân : Alors on parlait lieu de rencontre à La Fidèle Casserole...
Marc : La Fidèle Casserole, mais aussi par le biais d’amis communs. Un jour, suite à des discussions sur le rap, Vaik m’a proposé de créer un label.

Banks : Vous avez monté votre label indépendamment de Neka et du Rootscore ?
Vaik : En effet, on a rien à voir avec eux. Pour Etat Second, j’ai un peu cherché d’autres groupes que ceux avec qui j’avais déjà travaillé sur Casino -pour pas la nommer...- ; Etat Second comprend d’autres collaborations. J’ai réussi à rencontrer des personnes via le Net, j’ai reçu S’1drom, etc. J’avais un pote qui connaissait plus ou moins Pesla de Homesick et de fil en aiguille j’ai rencontré Oni et Epik... Les connexions se sont faites comme ça. Donc on est Hold ‘Em Records, un label indépendant : youpi (rire général) ! Pour la rencontre, je ne vais rien ajouter à ce que Marc a dit, je recherchais quelqu’un pour monter un projet, une personne tranquille qui partageait les mêmes idées que moi, qui ne parle pas dans le vent mais qui fait quelque chose. La plupart du temps, les gens parlent beaucoup mais ne font pas grand-chose...


Tuân : Tout à fait. Pour parler du cas genevois qui me semble assez particulier, comment vous percevez ce malaise quasi viral vis-à-vis des sorties locales ? Comme une appréhension ou comme une motivation ?
Marc : J’ai l’impression, sans vouloir avancer quoique ce soit, qu’on est le seul label qui a un suivi à Genève.

Tuân : Sérieux ?

Marc : Il me semble. Il est vrai qu’il y a eu une importante résurgence du rap genevois ces derniers temps, mais Genève manque toujours de structures comme dans la production. Et c’est quelque chose que je regrette énormément.

Banks : Comment vous vous en sortez en tant que label au niveau des finances ? Mine de rien, l’allure de votre album est bonne, la jaquette est claire...
Tuân : C’est joli, quoi.
Banks : ...Alors comment vous gérez au niveau des artistes ?
Vaik : Alors pour la thune c’est simple  dans le sens où je mets 100% des fonds, il n’y a pas de subventions car je n’ai pas trop envie d’être redevable envers l’Etat. Je ne veux pas leur fournir une contre-partie, ça c’est clair. Pour la distribution, on a la chance d’avoir un bon distributeur sur Suisse, Namskeîo, qui nous permet quand même d’amortir les coûts. Pour les productions, il faut faire ça en République Tchèque ou ailleurs parce qu’ici c’est trop cher. Etat Second je l’ai fait en Suisse et le coût était super élevé.

Banks : Vous avez un studio ?

Vaik : En tant que label, on n’a pas de studio. Il faut savoir qu’on ne s’occupe pas de la démarche artistique, on écoute l’artiste et si celui-ci nous plaît musicalement et artistiquement on lui dit de faire son projet. On peut toujours trouver des plans studios, mais surtout home studios. À partir du moment où le projet est fini, on écoute et si on aime bien on produit, c’est-à-dire qu’on se charge du mastering, du pressage et éventuellement de la publicité. En gros, le label sert à ça.


Banks : Et vos artistes touchent quelque chose ?
Vaik : Etat Second était une compilation, donc les artistes n’ont pas touché de thune. Il y avait quand même treize artistes, le bordel une fois de plus pour satisfaire tout le monde. Ils vont touché quoi... vingt francs chacun ?!... En terme d’artistes comme Oni/Epik, on va faire des contrats. Mais on est obligé de rentabiliser le coût de production car si le tout nous coûte 4000, on ne va pas payer 4000. Ca dépend, il faut voir au cas par cas. Il faut dire que même nous on ne se fait pas beaucoup d’argent, on peut toujours espérer un plan distribution sur France et à partir de là il pourrait y avoir un peu plus d’argent, mais cet argent sera réinvesti dans l’optique de faire de nouveaux projets. En ce moment, on en est à un projet à la fois et le but serait d’en faire trois en même temps. Les artistes toucheront alors quelque chose de plus conséquent mais rien d’énorme, on ne peut pas encore se le permettre.


Banks : Qu’est-ce que vous pensez actuellement de la scène genevoise ? Je me rappelle de la période où les mixtapes sortaient et où les jeunes MCs perçaient. Vous pensez qu’on est dans une phase de stagnation ?
Marc : Ce que je pense, c’est que les gens ne connaissent pas du tout la scène genevoise. Il y a peut-être deux-trois CDs qui sortent mais il n’y a aucune présence scénique. Pour être connu, il faut impérativement passer par la scène. Je vais juste faire une publicité car il y a mon frère qui se bouge un peu le cul et qui organise la Sonomobile, ce qui permet de donner lieu à des micros libres et des petits concerts. Sinon on a démarché pour des concerts d’Oni/Epik et c’était long.

Vaik : J’aimerais juste rajouter que par rapport aux mixtapes, ça date de quand le rap français était encore bien. Comme Time Bomb, c’était sympa et la bonne époque. Je suis un peu nostalgique, car la scène française est maintenant un peu pourrie et à Genève on préfère se tirer dans les pattes. Il y a aussi une rupture de génération car c’était un peu la phase Netho Régiment et tout ça autrefois. Maintenant le Goulay a disparu, ce temps est révolu. Donc c’est clair qu’il y a une sorte de transition, un trou : Rox n’est même plus Rox, il a changé de nom, il y a un creux. J’aimerais aussi dire qu’Etat Second est peu genevois dans l’ensemble, même si c’est écrit « Made In Genève » dessus. Si on regarde bien la compile et les futurs projets, on a des artistes qui viennent de Nyon, etc. Chez nous, on cherche plus à mettre en avant l’artiste que Genève. C’est bien beau de parler de Genève mais c’est une ville où il n’y a pas de structures concrètes. Le jour où on aura une major genevoise, on pourra parler un peu. Mais pour le moment, il s’agit vraiment de mettre en avant l’artiste.
Marc : Sinon, une des causes du manque de scène, c’est la violence à Genève.
Vaik : Pour une soirée au Faubourg, on te demande le triple de sécurité que les normes d’une agence de sécurité ! Alors quand t’as un prix qui monte à 3000 francs pour une soirée, les cinq francs où les entrées gratuites sont impossibles.


Tuân : Voilà qui ne participe pas à l’essor.

Vaik : La salle du Faubourg... On voulait y aller pour Etat Second, mais laisse tomber. C’était abusé, j’en avais pour 4000 balles la soirée.

Banks : Vous pourriez passer par des structures alternatives aussi. Le Faubourg c’est presque prétentieux, il y a de bons endroits comme l’Usine.
Vaik : Le but visé en utilisant la salle, c’était d’attirer du monde vu que la salle du Faubourg est connue. Les embrouilles, voilà, on n’y peut rien... Pourtant, à l’écoute de l’album tu peux constater qu’il n’y a rien de racailleux. Le but de la compile c’était de montrer que le rap ce n’était pas que ça, voire pas ça du tout pour ainsi attirer les personnes qui n’écoutent pas spécialement du rap. La salle du Faubourg c’est une grosse salle, ils ont leurs soirées latinos et tout ça.
Marc : Le Faubourg est maudit ! Chaque fois qu’il y a une fête au Faubourg, y a un gars qui se fait planter.


Banks : C’est vrai, j’y étais...
Tuân : J’y arrivais...
Marc : Alors justement, paix à celui qui a dégusté.

Tuân : Douze coups de tournevis... Sinon, on parlait avant de votre rencontre avec les rappeurs de la compilation. Qu’en est-il des producteurs, c’est aussi des gars des parages ?
Marc : J’avais conseillé à Vaik les gars du Rootscore, enfin du S’1drom. Je les avais rencontrés par le biais de certains copains. Mais le reste c’est vraiment de fil en aiguille, et puis chacun fait... Mais attends, tu parles bien de production musicale ?

Tuân : Ouais, ouais. Les beats et compagnie.
Marc : Alors chacun fait son propre truc mais c’est marrant, car presque tous les groupes se connaissent entre eux. C’est un peu la famille, ils se connaissent tous ! C’est quand même assez drôle.
Vaik : Pour cette facette de la production, on ne s’en occupe pas encore car on est en plein dans l’administratif. Le truc qui fait chier tout le monde on peut dire.
Marc : Ce que personne ne veut faire (rires)!

Tuân : Vous êtes braves, dites voir...

Vaik : La paperasse pour la presse et ce genre de trucs... Mais un jour, j’aimerais bien avoir un producteur avec qui on travaillerait mais il faut encore qu’on regarde. Il faut vraiment que ce ou ces producteur(s) ai(en)t envie de faire des choses avec nous.
Marc : Moi j’aimerais bien produire mais mon ordinateur foire, c’est un peu la dèche ! (rires)

Tuân : Alors petite annonce, Marc veut une machine. Mais passons à une question tabou : celle des ventes. J’ai vu les critiques d’Etat Second sur Planet-Hiphop.ch et sur Reprezent.ch qui sont bonnes et...
Vaik : Attends, c’est bon, on a les billets dans la mallette sous la table ! (rires)

Tuân : Eh, j’ai déjà fait ma chronique ! On veut connaître les retours du public... Ca s’est bien passé ?

Vaik : Pour l’amortissement, comme j’ai dit, c’est pas totalement fini. Tout est trop cher ici pour nous, mais merci au nouveau projet qui nous permettra de faire quelques bénéfices. Bon, ça ne sera pas des millions, mais ça ira.
Marc : En fait, on a produit 500 CDs.





Tuân : 500 CDs...
Marc : 500 CDs. Il y a une partie qu’on a vendu de mains à mains...
Vaik : 150 en distribution via Namskeîo. Il y en a à City Disc, la Fnac, Media Markt... Il faut juste savoir que la distribution pour les magasins genevois s’est faite dans l’urgence et comme elle n’était pas initialement prévue à cette échelle, il n’y avait que 150 unités. Par contre, pour les prochains projets, ça tournera autour des 300 en général et ce sur l’ensemble de la Suisse cette fois. Etat Second est une sorte de projet pilote et je le considère plutôt comme un test dont j’ai tiré pas mal de leçons positives : ne pas faire la production en Suisse d’une part parce que ça ne s’est vraiment pas bien passé en terme d’organisation avec Adcom Productions ; il ne faut pas aller chez eux ! Vu qu’on est en Suisse, on se dit que ça va être efficace mais pas du tout : le projet a traîné, Adcom ne rappelaient jamais, il y a eu trois semaines de retard, ce que je trouve énorme... Ce n’était pas vraiment ça. D’un autre côté, Etat Second nous a permis de nouer contact avec les artistes et on va donc retravailler avec eux, je pense notamment à Oni/Epik et Soul-Jah, à Homesick aussi car j’aime bien ce qu’ils font même si on ne leur a pas encore proposé... C’était l’occasion de rencontrer de nouveaux artistes et voir comment le tout marchait. Maintenant la distribution va mieux, on a un bon distributeur, une bonne structure sur Suisse et on va également voir comment ça va se passer au niveau de la promotion pour Oni/Epik via ledit distributeur, via des clips sur Viva en Suisse allemande, via les radios aussi. Normalement on devrait avoir une audience suisse, mais on regarde également pour une distribution sur France. Et dans ce cas-là, toutes les prochaines productions seront à 1000 exemplaires minimum. Oni/Epik sera à 1000 exemplaires voire plus si possibilité. Pour les ventes, ça ira mais ça ne permettra en tout cas pas rouler sur l’or. Surtout que l’argent rentre sur une année.

Banks : Est-ce que vous avez une couleur musicale, une ligne directrice au niveau des textes et des sonorités ? Ou vous êtes ouverts à tous styles de rap ?
Vaik : Pas de R’n B !

Tuân : Vous parliez d’étendre le catalogue musical du label en incluant de l’Electro, du Reggae...
Marc : Plutôt Jazz et Electro. Mais surtout Jazz. Le prochain album sera assez Jazz pour Oni/Epik, mais au niveau de la couleur musicale c’est libre, on laisse les artistes faire.

Banks : Vous prendriez des rappeurs dans le délire mainstream ? De ceux qui pompent les gros sons cainris...
Vaik : Comme artiste ricain, on a Soul-Jah.
Marc : Qui a une couleur bien à lui.
Vaik : C’est clair qu’il a des titres qui sont plus accessibles que ceux du Gars Là-Bas. Mais on ne veut pas trop le pousser mainstream. En tout cas, je ne veux pas de rap avec des biatches et ces merdes, je ne veux pas de ça.
Marc : Un rap positif.

Banks : Et pour l’ego-tripping ?...
Marc : Bah y a quand même un morceau sur Etat Second qui s’appelle Egotrippin.
Vaik : Ce morceau c’est un ego-trip positif, c’est pas Dr.Dre et compagnie, c’est sympa mais ça devient vite casse-couilles. Nous, on ne veut pas de ça, ni en français et ni en anglais. Sinon on est assez ouverts et à terme on aimerait bien faire d’autres choses. On a donc un projet futur pour une collection Jazz, et pour l’Electro il faudra attendre encore un peu. On est ouverts mais par pitié pas de Mainstream et de R‘n B.

Tuân : Oni/Epik, ils sont toujours chez Condor Records de Nyon où ils sont avec vous sur Hold ‘Em Records?
Marc : (tire une grimace) Leur premier album, Fonetik, est sorti sur Condor Records.
Vaik : Pas de pub pour la concurrence ! (rires)
Marc : Leur deuxième album est sur notre label, donc ils ont coupé les ponts avec Condor Records.
Vaik : Ici, la plupart du temps, c’est un contrat pour un album. C’est plus simple pour l’artiste et c’est mieux pour nous aussi. Si on n’est pas contents de l’artiste ou si l’artiste n’est pas satisfait de notre travail, ça s’arrêtera à un album. De toutes manières, en tant que label ça ne nous servirait à rien de signer pour sept albums, car on ne sait pas si dans deux ou trois ans on sera toujours là. Sept albums c’est énorme, même deux ou trois aussi. Et l’artiste n’en a pas forcément envie parce qu’il recherche aussi un peu de liberté. Le but, c’est que tout le monde soit libre. Tu peux le voir artistiquement : si on dit okay à l’artiste, alors ce dernier fait ce qu’il veut. Mais s’il vient avec des gros refrains R’n B de merde tout le long, c’est clair qu’on ne va pas en vouloir.

Tuân : Alors votre contrôle artistique a quand même une certaine portée sans pour autant chercher à façonner…
Banks : …façonner l’artiste.
Marc : En fait, on n’en a pas vraiment eu l’occasion ! (rires)
Vaik : Etat Second c’est une compile, donc c’est toujours difficile d’avoir une cohérence, une ligne directrice même si les thèmes tournent autour du titre de l’album. Pour Oni/Epik, l’album était déjà prêt dans les grandes lignes. On a juste fait le mastering, l’album était déjà fini et on ne pouvait pas réellement discuter quoique ce soit. Pour le projet de Soul-Jah par exemple, je ne lui dis pas je veux que tu fasses comme ça, il me fait écouter et je lui fais juste part de mes critiques en lui disant ce qui me plaît et ce qui me plaît moins. On travaille également avec une agence de booking pour Soul-Jah surtout et un peu pour Oni/Epik, agence qui préfère tel ou tel genre de son. Mais s’il y a quelque chose que l’on n’aime pas trop, on le critique.
Marc : Il y a une franchise à avoir avec l’artiste.

Banks : Y a pas de tyrannie venant des producteurs…
Marc & Vaik : Non-non-non !...

Tuân : Pas encore !
Vaik : On sera bientôt plus vicieux ! (rires)

Tuân : Pour le management de vos artistes, j’avais cru voir que Soul-Jah était en phase avec Full One…
Vaik : J’avais rencontré Full One afin d’obtenir des featurings ricains, des gars un peu plus connus. Comment dire… Chacun son truc, Full One veut vivre de ce biz et faire de l’argent. Je respecte le point de vue, il y a juste qu’il ne s’occupe pas vraiment de Soul-Jah. Je m’étais adressé à lui pour des titres avec Soul-Jah mais Full One n’a pas bougé le petit doigt : c’est nous qui nous nous occupions à 100% de l’artiste. Full One n’a absolument rien fait dans l’histoire, ce que je tiens à préciser. Bon, la situation est un peu différente mais Soul-Jah a la possibilité de faire ce qu’il veut –vu qu’on a des deals contrats par contrats- : soit rester avec nous, soit retourner avec Full One pour récupérer les lauriers. (rires) Il est clair qu’en tant que label, on se doit de prendre en considérations les finances.

Banks : Mais votre démarche est plutôt basée sur votre amour de la musique.
Vaik : Avec les artistes, je ne parle jamais d’argent. Avec Full One, c’était argent. Mais je le redis, s’il veut en vivre, c’est tout à fait normal. Je ne cherche pas à porter de critique, je dis juste que nous n’avons pas la même éthique.

Tuân : En parlant d’éthique, il me semble que vous suivez les principes de Bambaataa et de la Zulu Nation en prônant un rap positif. Quelle évolution la scène genevoise devrait-elle suivre selon vous ?
Marc : Que le rap sorte justement du cliché Hip-Hop français.
Vaik : Car nous sommes à Genève et non en France.

Banks : Mais comment être genevois alors qu’on est entouré par la France et qu’on subit les influences américaines, londoniennes et berlinoises ? Que serait une véritable entité genevoise, voire suisse ?
Marc : Déjà, faire un beat avec de la Jutz ! (rires)
Vaik : Genève, c’est pas le ghetto. Alors il ne faut pas trop commencer, même s’il existe certains cas, je ne dis pas le contraire. Au niveau des influences sonores, le son genevois/suisse n’existe pas, tout comme le son français n’existe pas. Car il y a toujours l’influence des Etats-Unis.

Banks : En Angleterre il y a toute cette scène UK Garage, Grind Music qui est crédible de par sa provenance des ghettos londoniens et qui a réussi à dépasser le complexe du rap américain dans la mesure où elle a un style bien particulier. Vous ne pensez pas que ce genre d’évolution soit possible chez nous ?
Marc : Ce serait cool un rap sur de la Jutz ! (rires)
Vaik : Bon, la Suisse c’est compliqué car on a trois langues, quatre en comptant le romanche.
Marc : Les barrières linguistiques sont énormes. À Genève, on est incapable d’écouter du rap suisse allemand.

Banks : Mais parce que l’allemand c’est dégueulasse ! (rires)
Vaik : Perso, j’aime pas trop… Je le dis.
Marc : Mais en regardant de plus près, les allemands et les suisses allemands sont beaucoup plus ouverts au niveau du rap.
Vaik : Ca c’est clair.

Banks : Mais pour en revenir au dépassement du complexe pro-américain… J’ai l’impression que quoi que tu fasses, on va toujours te dire que tu sonnes comme quelqu’un.
Vaik : Au niveau des textes et de leurs structures, il y a presque plus de potentiel ici qu’en France. Il est aussi important d’avoir de bonnes connaissances globales au niveau musical. Un bon producteur doit être influencé par plusieurs styles pour faire une bonne musique, il ne doit pas se confiner à un genre. Mais encore, tous les concepts de rimes croisées qui sont devenues aujourd’hui totalement banales ont d’abord été exploités à Genève. À l’époque, les tous premiers à lancer le style c’était un peu les X-Men, mais Netho Régiment faisait également un grand effort d’écriture et de forme. Maintenant, c’est devenu totalement grillé, c’est facile et artificiel. Faire de la rime pour faire de la rime. Voilà pour les textes. Musicalement, la Jutz, euh… Je suis assez sceptique…

Tuân : Alors de l’Electro.
Vaik : Alors sur de l’Electro, pourquoi pas. Mais bon, pas du TTC car je n’aime pas trop TTC…

Tuân : Il semble qu’il y ait une sorte de malaise identitaire à Genève. À quoi cela est dû d’après vous ?
Marc : Il n’y a pas vraiment d’identité genevoise de manière générale. Il est donc impossible d’avoir un rap genevois. Genève est quand même une ville cosmopolite avec une grande diversité culturelle. Regarde autour de cette table : il n’y a pas un genevois d’origine ! Ce n’est pas vraiment possible de cerner une culture genevoise proprement dite.
Vaik : Genève se place souvent en opposition à la France : la plupart du temps, on n’aime pas trop les français à Genève –je sais car je suis français- et vice-versa. Le rap genevois c’est pareil : c’est dire qu’on fait du rap genevois pour pouvoir se démarquer. On ne dit pas rap tout court, c’est un peu dommage. On parle aussi beaucoup de Genève, mais encore faudrait-il qu’on ait une vraie scène romande. À défaut d’avoir une scène suisse, qu’on ait déjà une scène romande ! Alors qu’il y a à Lausanne beaucoup plus de structures qu’ici. Notre label ne se veut pas uniquement genevois car on prend des gens d’un peu partout et qui s’entendent bien. La Suisse est un petit pays, mais bien compliqué. C’est déjà bien le bordel.
Marc : À Genève, on s’est revendiqué de quartiers. J’aimais bien le Netho Régiment, mais Netho Régiment Charmilles-Nord, Charmilles-Sud…
Vaik : Vives-Eaux 1207 représente ! (rires)
Marc : On n’est pas à Paris, on est 300'000 habitants…
Vaik : 500'000…
Marc : Ouais, 500'000. Sérieux, c’est rien du tout. C’est dommage de faire ces distinctions.
Vaik : Y a pas de quartiers ici.
Marc : Mais Genève est un quartier, un gros quartier.
Vaik : À Londres il y a des ghettos où on y a enfermé des populations entières. Surtout aux Etats-Unis c’est flagrant, on a un quartier coréen, un quartier japonais, un quartier chinois… Ici ce n’est pas comparable. Notre code postal ne fait pas foi.

Tuân : Il est vrai qu’on se force à créer des scissions.
Marc : On veut souvent copier les grandes alors on se dit que Genève est une grande ville.

Banks : Alors que ça n’en est pas une.
Vaik : C’est justement ça qui est sympa, c’est petit. On pourrait traverser Genève en 45 minutes à pieds. Il y a une sensation de proximité agréable. À Los Angeles tu dois te taper genre 200 kilomètres pour traverser la ville, laisse tomber.

Banks : Donc vous ne vous placez pas dans la logique du quartier, dans le fait de représenter.
Marc : Pas du tout.
Vaik : À la rigueur, on dira qu’on représente la francophonie. Bon, chez Hold ‘Em Records on s’occupe de Soul-Jah qui rappe en ricain, alors pourquoi pas faire de l’espagnol ? Sincèrement, on n’est pas sectaire au niveau musical, alors pourquoi vouloir l’être au niveau des origines et des appartenances ? Je trouve ça trop réducteur.


L’entrevue s’interrompt deux minutes, le temps que notre Kwame national nous sert la main et s’assied sans rien dire.


Tuân : Mais vous pourriez tirer avantage du brassage ethnique présent à Genève. Vous parliez de rap espagnol.
Marc : Il faut en profiter, histoire de représenter la richesse culturelle et linguistique sur Genève. Sur Etat Second, il y a déjà trois langues différentes. Mais ce serait bien de parler wolof, de parler tchèque, de parler croate…
Vaik : (il prononce un mot en croate) Il y a tout de même des langues qui sonnent mal à mes oreilles. L’allemand… je ne dis pas ça juste parce qu’il s’agit de l’allemand, l’allemand parlé ça va mais l’allemand rappé, moyen. J’ai par contre été très surpris par le rap japonais, je n’y comprends rien mais je trouve que ça tue. L’espagnol, je le préfère chanté plutôt que rappé. Mais comme on le répète, on est très ouvert. Mais le meilleur moyen de toucher les gens en ce moment, c’est bien le français.

Tuân : Et concernant vos projets à venir ?
Marc : Il y a Àbru(p)t (NDR : le CD est déjà dans les bacs) d’Oni/Epik qui sort dans un mois, dans les alentours du 23 mai.
Vaik : Si le CD arrive...
Marc : Soul-Jah au mois de septembre...
Vaik : Y aura peut-être du retard.
Marc : Et encore un projet Jazz, improvisation Jazz, groovy Jazz... On ne sait pas trop de quel style il s’agit ; le groupe concerné n’arrive même pas à définir son style !

Tuân : Des avant-gardistes ! Ils ne savent pas ce qu’ils sont !
Marc : Ils ne savent pas ce qu’ils sont, mais c’est un concept génial. C’est pas de la jam, c’est vraiment un autre type de travail d’improvisation. Ca, ce sera pour la fin de l’année prochaine.
Vaik : Et encore d’autres projets en cours avec des français. Je ne vais pas donner de noms car je ne sais pas si ça se fera... On est encore en pleine discussion et ça se ferait fin 2006. Et si ça marche, espérons que ça sera un gros truc avec une distribution de 4000 à 5000 exemplaires sur l’ensemble de la francophonie, c’est-à-dire la France, la Belgique et la Suisse. Et éventuellement un autre projet, mais il faut que je vois ça avec Marc et Inas...



Banks : Vous avez des projets avec Inas ?
Marc : C’est encore en discussion.
Vaik : C’est encore à voir…

Tuân : Allez, une exclu...
Vaik : Ca fait quand même pas mal de projets pour l’année à venir, au moins trois ou quatre. C’est assez chargé.
Marc : Pour rajouter une dernière chose concernant les projets, on a pour intention de produire des street CDs promotionnels afin de les distribuer gratuitement dans la rue, en soirées, histoire que les gens puissent prendre la température de Hold ‘Em Records.

Tuân : Belle ! Excellente idée !
Marc : Avec Vaik on vient d’y penser, je le dis juste à l’arrache pour que ça soit dit ! Alors tendez l’oreille...

Banks : Pour clore, je vous souhaite beaucoup de bonne chance car vous avez une bonne structure devant vous, une belle motivation et vous contribuez à faire avancer ce qui n’avance pas souvent à Genève. Bravo et allez-y sûrement sans vous prendre la tête.
Vaik : C’est cool, mais j’espère une bonne chronique sinon ça changera d’esprit direct ! Sinon, les billets sont toujours là ! (rires)
Marc : Big Up to Holla Back !

Tuân : Ah oui, on va passer aux remerciements !
Marc : Dieu, mon père, ma mère, ma petite sœur qui m’a toujours soutenu... (rires)
Vaik : Je remercie Marc et moi-même ainsi que les artistes qui travaillent avec nous.

Tuân : J’espère qu’on se verra l’année prochaine ou même avant, lorsque Hold ‘Em Records affirmera ses ambitions et que quelques nouveautés vont tourner. En attendant, comme l’a dit Banks, bonne continuation !
Marc : Yes.
Vaik : Merci !


Milieu d’après-midi, la petite assemblée retourne vaquer à ses occupations non sans un dernier passage de Tuân, Banks, Kwame et Vaik vers la Fnac. Finalement, ce petit monde se séparera définitivement lorsque Tuân partira manger et que Vaik dégottera son natel (au prix d’un franc symbolique) et partira faire la cuisine avec sa douce... Belle journée.


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