Shaka - Interview 2006-2007

Publié le par Tuân

Être Étranger Chez Soi

 

Connu pour être l’un des petits protégés de Nega du Double Pact et également un rappeur talentueux depuis son plus jeune âge, Shyaka Kagame trouve dans le Hip-Hop un moyen de légitimer son amour des mots, et surtout de la musique. Ayant grandi à Onex puis aux Avanchets et vivant désormais au Pâquis, c’est en rencontrant ses partenaires de rimes Mamadi et Bessa qu’il fondera la Per 2 III (qui deviendra ensuite la P.E.R. suite au départ de Bessa), formation pleine de promesse malheureusement bâillonée avant d’avoir pu s’exprimer pleinement. Coaché par la moitié sombre du Double Pact depuis plus d’une décennie, Shaka (pour la scène) affirme son statut de rappeur solo avec la sortie fin 2005 de son street CD Étranger Chez Moi. Plus d’une année après la parution de ladite galette il était temps de faire le point sur certains aspects relatifs au passé, au présent, et bien évidemment à l’avenir. C’est donc entre souvenirs, nostalgies sonores et rwandaises et également projections que Shaka parle. Avec une fraîcheur rare et une pointe d'amertume.

 


Interview : Tuân
Photos : Tuân & Fabitch



Premier décembre 2006 drôlement ensoleillé sur Genève. Je glande à UniMail en attendant Shaka. Le rendez-vous est donné pour 13h30, mais l’artiste a pour malheureuse habitude d’arriver constamment en retard ("l'heure africaine" qu'il dit, comme d'hab). Petit SMS du sieur qui me dit qu’il aura trente minutes de retard. Qui se multiplieront par deux. C’est donc posés chez le père Fabitch sur le boulevard Carl Vogt que l’entrevue débute. Rencontre avec Shyaka Kagame, infâme voleur de crédits.

 


Tuân : Alors, t’es tétanisé ? J’ai pris une belle feuille de notes…
On va voir le journaliste que t’es.


T : Attends, mets-toi juste là.
(Éblouit) Mais putain, c’est le soleil, il me suit !

Alors chaque chose a un début. C’est quoi le tien ?
À quel niveau ?...

Que ce soit dans la vie ou dans la musique.
Bah moi mon début c’est ma naissance mec, en 1983 (rires) ! Nan, dans la musique mes débuts ça date depuis que je suis tout petit, j’ai toujours beaucoup écouté de musique. Mon père en particulier m’a beaucoup fait baigner dans la Soul, le Jazz… C’est mon grand frère qui m’a initié au Rap quand j’avais genre huit ans, comme ça, les débuts du Rap. Mais je m’y intéressais un peu d’une oreille distraite. Vers mes dix ans, j’ai commencé à écouter pas mal de Soul et de RnB par moi-même, à vraiment m’y intéresser. Et j’ai rencontré mes potes Mamadi et Bessa avec qui j’ai fondé la Per 2 III, notre groupe. C’était vers ’95, ouais, quand on avait douze ans. C’est là qu’on a commencé à écouter vraiment beaucoup de Rap, à s’y spécialiser et à écrire, etc. Donc j’ai commencé à m’investir dans la musique à douze ans.

 

Un truc qui me semble un peu bizarre : sur ton site (www.shaka2006.com), au niveau de ta bio, on voit que t’étais dans la P.E.R. et tout. Un collègue m'a dit que t'étais dans les Petits Boss ?...
Non, j’ai jamais fait parti des Petits Boss. Les Petits Boss, c’était un groupe de trois rappeurs : Fidel’ Escro, Loucha qui est le frère de Nega (qui avait déjà le buzz à l’époque), et Elie Eid qui a arrêté de rapper. Les Petits Boss c’était eux, ils avaient tous genre quatre années de plus que nous, ils étaient très jeunes à l’époque, et c’est les premiers à avoir fait parler d’eux sur Genève niveau Rap. C’est aussi eux qui ont poussé Double Pact. Y avait un collectif autrefois, Fratra, qui regroupait les Petits Boss, Double Pact, et nous on y était aussi affiliés. Mais les Petits Boss, c’était vraiment eux qui avaient le buzz sur Paris. D’abord, ça a commencé avec la sortie du premier Double Pact pour se faire connaître, et ça devait être suivi par la grande sortie des Petits Boss. Ca devait être en ’96. Mais des mésententes ont tout gâché, et c’est dommage, car ils auraient sans doute bien changé la face du Rap en Suisse. Leur album aurait dû être un vrai succès, aurait dû leur ouvrir des portes… mais non.

 

Parce que ta première apparition discographique officielle…
…C’était sur Double Pact. Les Petits Boss, c’était que des singles. La vraie trace discographique qu’on a d’eux c’était sur la compile Arsenal Le Vrai Hip-Hop. Ils avaient sorti leur premier maxi en ’94, La Panthère.

Justement, quand tu regardes les DVD de la Mafia K’1 Fry, de Manu Key avec Prolifique, t’entends DJ Mehdi parler du fait qu’ils descendaient souvent sur Lausanne…
Lausanne, Genève, même.

Genève aussi ?
Quand j’étais petit, je les voyais, tout ça. C’étaient des proches, c'est-à-dire que Mehdi, Manu Key et tout, La Cliqua, on les voyait. Ouais, c’étaient des proches. On a toujours travaillé en parallèle avec eux. Moi j’étais alors petit, Mehdi venait et on leur disait ouais vous allez voir, eux ils vont tout niquer et tout ça. Voilà quoi. Bon, Yvan (NDT : anciennement de Double Pact donc) a dû pas mal garder contact, tu vois. Yvan a bien percé en France au niveau de la production. Mais à la base, Yvan ne faisait pas parti de Double Pact mais des Petits Boss.


Ah ouais ?

Ouais ouais.

C’est marrant, j’en apprends des tonnes là.
Juste pour dire que les Petits Boss, vraiment, c’était le groupe à l’époque.

 

Pour en revenir à toi, après que tu aies eu une certaine actualité avec la Per 2 III et la P.E.R., que s’est-il passé par la suite ?
Si tu veux, on était alors vachement jeunes, vachement protégés, et ce qu’on nous a toujours dit était de faire les choses calmement, les unes après les autres, ne pas s’impatienter, continuer à travailler sur des morceaux, maquetter. En ’99 on avait fait une maquette qui était bien. On avait toujours pour projet de sortir, mais à force d’attendre on a raté le moment où il fallait qu’on paraisse, on va dire ça comme ça. Et après, ça a un peu gâché le reste. Avec le recul, un certain nombre de choses n’avaient pas trop de sens : on était tellement dans le projet qu’au final rien ne se terminait. C’est un mélange de la manière dont on s’est comporté et dont on ne s’est pas comporté au bout du compte, car tout ce délire musical c’était quelque chose qu’on nous apprenait en nous disant qu’il fallait travailler et encore travailler, qu’on sortirait seulement quand on serait prêts. Mais après, il y a eu le moment où les gens qui s’occupaient de nous n’ont pas pris les choses en main, et nous non plus, donc voilà. Mais je ne me l’explique pas réellement, parce que je pense au moment où on aurait pu sortir et qu’on ne l’a pas fait… Il fallait toujours continuer à travailler. Et après ça, c’était bien trop tard dans le sens où il n’y avait plus de buzz : le Rap français commençait déjà à descendre, Double Pact était totalement orienté vers le marché alémanique… Et puis nous on ne trouvait plus notre place là dedans.

Pour parler de Double Pact, quand on regarde ton street CD Étranger Chez Moi, on voit que l’ombre de Nega y plane de manière conséquente. On sait que tu fais ses backs vocaux sur scène, mais quelle est la nature de ta relation avec lui ?
Nega et Fidel’ Escro, ce sont eux qui nous ont mis dans le rap, tout simplement. Ca veut dire que quand on a formé notre groupe, on était trois petits mecs de douze ans qui commençaient à écrire des paroles. On les a croisés une fois, et vu qu’on était toujours en ville, qu’on était toujours sapés stylés, qu’on était toujours les mêmes trois petits ensemble, ça tournait et les gens savaient qu’on se débrouillait. Et Nega et Fidel nous ont un jour demandé de leur montrer ce qu’on savait faire, on l’a fait et voilà. Donc Nega, dès qu’il a commencé à faire des sons, on était parmi les premiers à poser dessus, et c’était quand on avait douze ans. C’est vraiment Nega et Fidel qui nous ont mis dans le Rap, à 100%. Et on n’a jamais arrêté de travailler avec Nega qui se chargeait alors de la production et tout ça. C’est aussi lui qui nous manageait en fait. Aujourd’hui on a tous grandi, c’est clair, mais à l’époque on le percevait vraiment comme un grand frère. Maintenant c’est…

Comme un parrain quoi.
Ouais, le parrain quoi.

Tu faisais mention du trou d’actualité dans lequel ton groupe et toi étiez tombés, mais qu’est-ce qui t’a ensuite motivé à te focaliser sur le street CD Étranger Chez Moi ?
Personnellement, c’était arrivé à un moment où j’ai commencé à écrire des morceaux solo vers 2002 et 2003, et où j’ai aussi commencé à travailler avec Ankh qui était en train de monter son label Privilège. Au fur et à mesure, je me suis mis à beaucoup enregistrer et maquetter chez lui et c’est venu assez naturellement. Après on a sorti le maxi J’la Sens Plus. Ca a fait parler, ça a fait du bruit, on a voulu amortir sur un autre projet et amorcer le buzz pour enchaîner directement. Ce que je n’ai malheureusement pas fait vu que je m’oriente en ce moment sur d’autres choses. Mais c’était ça le but. Et si j’ai mis d’anciens morceaux datant de la période de la P.E.R., c’était aussi parce qu’ils me tenaient à cœur et que je voulais aussi un peu m'exorciser de tout ça, le faire écouter au grand public. Des chansons avaient le niveau à l’époque et l’ont encore de nos jours, il fallait donc que je les mette sur le CD pour me débarrasser de ça (rires) ! Beaucoup de morceaux, beaucoup de choses à dire, voilà. Il y a beaucoup de monde qui m’encourage, mais je suis quelqu’un qui n’écrit pas énormément, le Rap fait toujours parti de ma vie mais maintenant côté production. En dehors de ça, il n’y a plus d’effort particulier, c’est-à-dire qu’il faut vraiment qu’il y ait des gens qui me poussent afin que je puisse aboutir à un projet. Pas mal de choses m’ont déçu on va dire. Je ne suis plus dans le Rap comme il y a sept ou dix ans, où j’étais vraiment à fond dedans. Maintenant je poursuis ma vie et c’est tout. Mais vu que beaucoup de personnes m’ont encouragé, car ces personnes ont aimé et aiment ce que je fais, j’ai planché sur Étranger Chez Moi.

Tu parlais de Mamadi comme ton partenaire au sein de la P.E.R., mais j’aimerais bien que tu expliques quelles sont tes affiliations avec Terrorime Mouvement. Tu m’avais déjà parlé du fait que vous étiez trois groupes de Rap formant une espèce de noyau dur de six-sept membres. T’es un peu le Cappadonna de l'histoire, non ?
Ouais, voilà, l’électron libre. C’est un peu ça pour moi. Mais à la base, le Terrorime c’est trois groupes de deux, et un rappeur. Après, la vie fait que certains arrêtent le Rap ou encore partent, donc il y a forcément eu quelques modifications avec le temps. Dans mon cas, il y a eu une période où j’ai pas mal pris de distances avec le Rap en général. Pour te donner un exemple, entre 2001 et 2002, je ne rappais quasiment pas. J’ai vraiment pris du recul. Ce qui fait que quand le Terrorime s’est mis à faire tous ses trucs, je commençais à travailler en solo sur des morceaux, et dès fois tu ne te retrouves pas toujours dans la dynamique de groupe, car j’ai aussi quelques difficultés avec ça. Mais à part ça, c’est toujours des bons potes avec qui je traîne… Donc s’ils sortent un projet, il faut que je sois dessus. Je ne suis pas impliqué à 100% dans ce qu’ils font, mais je fais quand même parti du Terrorime.

Sur ton street CD qui est déjà dispo depuis une année, et plus spécifiquement sur ton titre J’la Sens Plus qui date de 2004, tu fais un constat à propos du fait que tu ne ressentais plus le Rap comme à une certaine époque. Et aujourd’hui en 2006, vu que tu touches maintenant plus à la production, est-ce que tu as toujours ce même point de vue, cette lassitude quant au Rap ?
Quand j’ai écrit ce morceau, je parlais surtout du Rap et des rappeurs. C’est personnel, mais ce n'’est plus la même chose. Je ne fais pas parti d’un quelconque mouvement ou quoi que ce soit, mais j’estime que certaines choses, comme l’attitude des rappeurs, la façon dont des choses se sont faites... c'est ce qui m’a fatigué en fait. Même parmi mes potes, je n’aime pas comment le Rap a rendu certaines personnes. Je vais même dire la vérité en affirmant que le Rap ne faisait pas forcément du bien aux gens, tu vois ce que je veux dire ? C’est bien d’écrire, etc, mais il y a beaucoup de mecs qui ont gâché leur avenir pour rien selon moi. Et je te parle de gens que je connais. Et tout ça parce qu’ils s’impliquaient dans des choses où ils n’avaient pas forcément le talent. Que ce soit dans mon environnement, dans mon entourage et dans ma vie, j’ai vu le Rap gâcher beaucoup de choses. Alors que ce n’est qu’une musique à la base. Donc pour J’la Sens Plus, c’est possible que j’étais blasé quand je l’ai fait, c’est vrai.

C’est dans ce sens là que tu dis Le Rap je l’aime, mais je me demande s’il fait du bien à mes frères.
Ouais, des fois ouais, net. Parce qu’il y a tout le monde qui rappe ! Faut dire la vérité. Moi j’ai commencé le Rap à un moment où, franchement, il n’y avait pas tout le monde qui en faisait. T’avais pas un groupe de dix mecs où t’avais tout le monde qui faisait des rimes, tu vois ce que je veux dire ? Et là, tout le monde est impliqué à fond dans le Rap. C’est aussi ça qui fait la popularité du genre, on n’a pas besoin d’un don particulier à la base pour le pratiquer. Et bon, si on a beaucoup de MC et de rappeurs qui parlent des uns des autres à l’heure actuelle, on parle de cultures Hip-Hop et de clashes, mais ce n’est pas pour rien, car il y a beaucoup de merdes dans le Rap de nos jours. Bon, maintenant il y a des choses qui recommencent à m’intéresser dans le Rap français, mais on n’est plus en ’97. C’est évident qu’il faut continuer à avancer, mais il y a vraiment eu un moment où les choses n’étaient pas géniales. Et aussi concernant le public qui a beaucoup changé, ce qui d’un côté est normal puisqu’il a grandi. Mais bon, c’est ce qu’on voulait à la base : que le Rap devienne populaire. Mais à partir d’un certain cap, tu vois bien que le public –surtout quand il se rajeunit- ne connaît plus vraiment les bases qui lui permettraient de juger de la bonne qualité d’un disque. On dirait du moins, tu vois ? Mais c’est quelque chose de normal, il ne faut pas jouer les vieux cons à se dire ouais avant c’était mieux, avant c’était mieux, là n’est pas la question. C’est que, d’un point de vue personnel, je ne me retrouvais plus vraiment là dedans, et ces événements ont fait que j’la sens plus. Y a beaucoup de MC qui sont venus me voir, surtout les gens qui sont là depuis longtemps, et il faut savoir que quand ça ne pète pas pour toi il faut savoir aller de l’avant. Plein de rappeurs ont ressenti ce que je disais, car ils étaient aussi arrivés à ce stade où il fallait avancer malgré tout.

Quand tu parles du public qui se rajeunit et ne connaît plus les bases, on en a eu un bon exemple l’autre jour à Hip-Hop Communes-Ikation quand tout le monde s’est barré lors du passage de Dany Dan.
Ouais, c’est un bon exemple. Mais bon, en l’occurrence il y avait peut-être des circonstances atténuantes. Mais c’est vrai que c’était assez choquant. C’est bizarre quoi. Dany Dan a quand même du buzz maintenant aussi faut dire, c’est ça qui m’a surpris surtout. Mais en même temps, toute cette jeunesse, c’est un bon public quand même. Il connaît peut-être moins le Rap, il l’aime moins… je ne sais pas comment dire.

Il ne l’apprécie pas de la même manière.
Voilà, il ne l’apprécie pas de la même manière. Et ça, on ne peut clairement pas le juger. Mais c’est aussi un bon public, voire un meilleur public qu’avant même. Autrefois, tu faisais un concert à Genève, les gars te regardaient en bougeant la tête bizarrement, ils ne disaient rien. Tandis que là avec les jeunes, dans les concerts que j’ai faits à Genève, j’ai vraiment vu. Les petits n’ont pas eu les mêmes chances que nous, car on a eu à l’époque plein de concerts, de choses, un énorme mouvement en pleine ébullition, et il y a eu par la suite une longue période où il n’y avait vraiment plus rien ici. Plus de soirées Hip-Hop, que des boîtes où ils passent du RnB pour se dire Hip-Hop alors qu’ils ne le sont pas du tout. Et les petits, tu vois vraiment qu’ils ont envie de bouger, ça leur fait plaisir de voir ce qui se passe. C’est dans ce sens qu’ils font plus plaisir à voir d’une certaine façon.

Pour rester avec ce qui concerne la jeunesse, sur le titre Étranger Chez Moi, que tu as rappé quand tu avais genre quoi… douze ans ?
Nan !... (rires) On dirait, mais… j’ai seize ans !

Ah t’avais seize ans ?! Ah bon, c’est genre les autres qui m’avaient dit là Shaka il était trop jeune, il allait sur ses douze ou treize ans !
Nan, on avait seize ans dans la P.E.R. là, mais on avait des voix de gamins. Bon, c’est clair que quand t’écoutes le morceau… mais c’est en ’99.

Okay, en plein dans la P.E.R.
Voilà, c’est là quand je te parlais du moment où on aurait dû sortir. Et puis ce morceau Étranger Chez Moi, c’est vraiment de ça que je parle. Si on doit avoir des petits regrets, c’est de ne pas avoir sorti de genre de trucs à l’époque. Car quand on réécoute la chanson avec du recul, et qu’on voit que des gamins de seize ans rappent sur de sujets aussi deep… (soupir) C’est même pas qu’on l’a fait écouter à beaucoup de personnes, mais on pensait vraiment qu’avec ça, ça allait pouvoir bien marcher. Je le pense toujours d’ailleurs.

Tu es d’origines rwandaises, tu traînes avec beaucoup d’africains depuis des années. Est-ce qu’à 23 ans tu te sens toujours aussi Étranger Chez Toi ?
C’est une question de génération, il n’y a rien de forcément dramatique. Tout est parti d’une constatation et d’une phrase qui interpelle pas mal et qui est juste trop vraie, il faut le dire. Ici je suis étranger et quand je rentre au Rwanda je le suis aussi. C’est ce que les gens me disent également. Ce que je pense, c’est qu’il faut apprendre à vivre avec de la meilleure manière possible pour te sentir plus chez toi qu’étranger, tu vois ce que je veux dire ? Si tu commences à te borner à seulement penser que tu es étranger chez toi, tu vas au final plus te rapprocher de l’étranger que de chez toi. À partir de là, depuis l'époque de la chanson, j’ai tout fait pour plus me rapprocher de chez moi au Rwanda. J’ai pensé que si j’apprenais à mieux connaître mon chez moi ancestral, j’allais me sentir mieux à Genève, qui est un autre chez moi.

Pour rebondir dessus, tu parles souvent de thés rwandais, de Bruxelles qui possède la plus grosse communauté rwandaise, etc. Je trouve un peu étrange que tu ne parles pas rwandais.
Ouais…

Mais tu m’avais aussi dit un jour que vous y parliez français, anglais et rwandais. Je voulais savoir comment tu gérais ton rapport avec tes racines africaines en tant qu’enfant d’immigrés.
Je me suis toujours senti rwandais avant tout dans ma vie. Depuis que je suis enfant c’est des choses que tu constates. Mes parents ont dû quitter le Rwanda, ils m’ont toujours bien expliqué ça, et j’ai toujours eu un grand contact avec la communauté rwandaise ici. Et voilà, je suis noir. Quand t’es noir, même quand t’es à l’école enfantine, on va te demander d’où tu viens. Tu ne vas pas répondre la Suisse, car après on va te dire ouais, mais tu viens d’où, tu comprends ? On te renvoie toujours à tes origines, c’est comme ça. Je me suis donc toujours senti rwandais. C’est peut-être plus en allant au Rwanda les premières fois que tu comprends qu’il y a un délire, car tu constates que même là-bas tu n’es pas chez toi. C’est net que je me sens à l’aise ici, mais de là à dire que je me sens suisse… À la limite je me sens genevois, car c’est ma ville. Mais maintenant, mon rapport avec mes origines est clair, hyper simple, car il mène ma vie à part entière. Je suis rwandais, mon histoire est celle du Rwanda, même si je ne parle pas rwandais. C’est vrai que c’est quelque chose que je regrette. Après, ça dépend de tes parents, s’ils t’apprennent des trucs ou pas, mais je suis très proche de mes origines. Je traîne souvent avec mes cousins, c’est l’Afrique, on est proche de nos racines. On nous y renvoie beaucoup aussi, c’est normal. Peut-être que si j’étais un rwandais vivant en Côte d’Ivoire, cet écart serait bien moins fort. Je ne suis pas là non plus à dire que le Rwanda c’est bien, la Suisse c’est de la merde : il faut savoir nuancer, prendre ce qui a de meilleur des deux côtés.

Y a du Rap au Rwanda ?
Ca commence à peine, ça commence un peu ouais. Culturellement, on se situe vraiment dans le cadre de l’Afrique de l’est, avec l’Ouganda, le Kenya et la Tanzanie. Au Kenya et en Tanzanie, c’est déjà bien développé niveau Rap et musique. Au Rwanda, c’est encore vraiment des musiques de là-bas, mais ça vient petit à petit. D’ailleurs, j’aimerais bien retourner au pays afin de faire parti de la première vague.

En regardant le Rap africain, pas mal de groupes s’importent assez bien en France ou encore ici, et mettent en avant une identité africaine forte. Est-ce que l’essor d’une scène rwandaise, en plus du français et de l’anglais, pourrait se faire via un dialecte ?
Il n’y a pas de dialectes au Rwanda, il y une langue. C’est différent chez nous, comparé à la plupart des pays africains qui ont été colonisés. On a une seule langue dans tout le pays, donc le Rap serait réellement rwandais. C’est l’avantage qu’on a, car il y a peu de pays qui ont une langue unique. Ou sinon en swahili, et c’est ça qui est bien avec le swahili, c’est qu’en Ouganda, en Tanzanie et au Kenya, les gens le parlent aussi. Vu qu’on le pratique dans toute cette région, ce serait ce Rap là qui s’exporterait le mieux. En plus, ça lancerait bien, c’est en plus une belle langue, bien ancienne et ça te permet d’être compris plus facilement. Donc à ce niveau-là, ouais, ça pourrait bien être une langue traditionnelle, la langue du pays. Et même au Sénégal ou comme ça, ils rappent souvent en wolof. En français aussi, mais ils mettent bien le côté africain en valeur. Mais en Afrique de l’est, vu qu’ils sont tous anglophones, ils sont déjà plus dans un délire ricain. C’est aussi le petit constat que j’ai pu faire : en Afrique de l’ouest, au niveau des rythmiques, du visuel, des instruments, ils sont bien cainfrs et profitent de cette richesse là. Tandis que les autres sont vite ricains, clips avec des meufs, des voitures… Au Kenya et en Tanzanie, c’est vachement comme ça. C’est marrant, mais c’est les mentalités francophones ou anglophones. Et vu que le Rwanda a les deux, je me demande bien dans quelle direction il va aller. Il faut essayer d’orienter ça plus vers l’Afrique.

En me basant sur ce dont tu as pu parler sur le CD Étranger Chez Moi, on voit ton attachement pour le Rwanda, du moins d’un point de vue textuel. Et vu que tu touches actuellement à la production, dans quelle mesure comptes-tu avoir recours à la musique traditionnelle rwandaise dans tes travaux à venir ?
C’est net que je vais sampler des trucs, c’est une musique riche et on peut un peu tout utiliser dedans. Maintenant, la musique traditionnelle rwandaise, c’est de la musique en trois temps et c’est difficile à absorber dans le Rap. Je sais qu’il y a des trucs bien intéressants dont on peut se servir pour en revenir à un seul style : le Hip-Hop. C’est un peu ça la chance et la richesse qu’on a, pouvoir piocher des sonorités un peu partout.

Je parlais une fois avec des collègues du fait que d’après l’histoire des noirs américains aux States, ils avaient un background musical riche basé sur le Blues, le Jazz, la Soul ; et que ce passif musical était réinterprété dans le Hip-Hop ricain. Par la suite, on a vu que le Rap français a également cherché à se lancer dans les mêmes schémas avec des samples de Soul pitchés afin d’en retirer des filets de voix. Finalement, ça ne fait pas depuis si longtemps que ça que la France se met vraiment à sampler des musiques arabisantes par exemple, ce qui correspondrait au véritable héritage musical rappologique de ce pays. Est-ce que tu penses que c’est une continuité plus saine d’un point de vue identitaire ?
Perso, je ne pense pas que ça ait une réelle importance. C’est le terme musical qui prend le dessus, tu vois ce que je veux dire ? Le fait qu’un Timbaland ait réinventé tout un délire depuis cinq-six ans, délire qui est toujours utilisé actuellement en reprenant de la musique indienne, et qui n’a pourtant aucun sens d’un point de vue identitaire, mais qui d’un point de vue musical est une révolution. Pour moi c’est ça qui est le plus important, je pense. Si maintenant on parle de toute une scène, okay, y a peut-être l’influence de la musique africaine pour la plupart des gens dans le rap français –car ils sont pour la plupart d’origines africaines-. Mais le Rap, le Hip-Hop, ça vient des States et on est toujours influencé par ça, qu’on le veuille ou non. Mais c’est bien aussi de pouvoir prendre de ses propres trucs, de ses propres origines. Un producteur qui est portugais, s’il arrive à choper un bon sample avec une musique portugaise, et bah ça tue. Tu vois ce que je veux dire ? En tout cas, le Hip-Hop, c’est comme ça que je le perçois. Si on parle de samples, tu vois que le Hip-Hop te permet de réinventer avec ce que tu as. Si t’as un bruit de pot d’échappement et que t’arrives à en faire un putain de son, ça tue, tu vois ce que je veux dire ? C’est bien si tu peux mettre en avant quelque chose qui vient de chez toi, tu peux faire avancer les choses et refaire connaître cette musique. Ca a beaucoup été le cas avec la Soul, faut le dire aussi. La vieille Soul, ça a vraiment été remis en avant par tout un délire de Hip-Hop aussi. Donc c’est bien. Mais après, avec ce que tu disais, c’est pas primordial à mon goût : la musique parle d’elle-même, c’est tout.

Dans Ma Musique, tu parles de ton rapport avec la Soul, les classiques de la musique afro-américaine, avec une ligne où tu dis : Tu sais quoi, mes amis se marrent, disent que je vis dans le passé / Car la musique d’aujourd’hui m’a blasé / Ils me disent : avec ton Rap pour parler t’es plutôt mal placé.
C’est un peu ce que je disais avant, tout le délire du vieux con qui fait le nostalgique (rires). Ca vient du fait que je n’écoute pas tant de Rap que ça de façon générale, et le Rap que j’écoute n’est très souvent plus d’actualité. Mais ça ne découle pas forcément d’une volonté, je vais pas être là après à faire ouais, le Rap c’était mieux avant, ça c’était mieux avant. C’est comme dans toutes les musiques je pense : la présence d’un âge d’or. Pour la Pop, je ne sais pas, c’était peut-être quand les Beatles étaient là un moment, pour le Rock c’était genre en ’69 avec Woodstock. Maintenant, ça peut être cool ce qui se passe, mais tu auras toujours des gens qui n’écouteront que les Beatles, que Jimi Hendrix et tout ça. Tu vois ce que je veux dire ? Pour moi, l’âge d’or du Rap ricain c’est ’94, ’95, ’96, le milieu des années ’90. Et l’âge d’or du Rap français c’est la fin des années ’90. Je pense comme ça peut-être parce que c’est là que j’ai commencé à entendre ce que j’ai préféré. Pour le Rap, c’était ça. Sinon, j’écoute de la Soul, beaucoup de Soul, beaucoup, beaucoup, beaucoup de Soul. Parce que c’est la musique que je préfère et que j’ai commencé à écouter même avant le Rap. J’écoute du R'n'B aussi, même actuel. Mais la vieille Soul, c’est vraiment ce que j’aime. C’est vrai que j’ai des amis qui sont là et qui… Tu sais, dès fois tu te tapes des délires genre durant trois ans qui deviennent finalement des trucs sérieux, et tu finis par penser qu’à ça, et quand tes potes sont avec toi et que tu mets souvent le même son, alors que ça ne correspond pas forcément à l’ambiance du moment, y a forcément des délires et des petites moqueries. C’est normal, on est entre nous, mais quand on me sort que je vis dans le passé, ce n’est pas dit négativement. C’est plutôt : ouais, tu kifferais retourner dans le passé hein, chais que tu kifferais trop, et moi je suis là : nan, je pense pas à ça, c’est juste que kiffe trop cette zique.

Si tu devais parler de tes goûts passés et actuels, ça serait quoi plutôt ?
Groupes passés et groupes actuels ? Chais pas, on va commencer par quoi... Marvin Gaye en Soul... Disons que j'ai des choix de prédilection dans mes trois styles de musique préférés : le Rap, la Soul et le Reggae. En Rap, pour moi l'icône c'est 2Pac, mais on va pas commencer à parler de 2Pac et Biggie ici, tu vois... En Soul c'est Marvin, et en Reggae c'est Bob. À partir de là, j'ai encore d'autres préférences comme Donnie Hattaway, Curtis Mayfield, vraiment plein de choses. Maintenant, par rapport à l'actualité, il y a D'Angelo, même s'il est vraiment plus trop là on sait qu'il va revenir. Maxwell, Musiq Soulchild... beaucoup d'artistes Nu Soul qui sont vraiment bien intéressants. Même en RnB, Jagged Edge je kiffe vraiment.

Pourquoi tu me dis Jagged Edge (rires) ?
Mais parce que c'est vrai !

Alors j'ai mal compris une remarque que t'avais faite l'autre jour sur Jagged Edge.
Non non, mais t'es ouf toi, je suis un fan de Jagged Edge, et de la première heure en plus ! Sérieusement, de la première heure. Moi c'est le deuxième album que j'avais adoré, celui avec les Promise et tout ça.

Là où ils posent en moto ?
Nan nan nan, c'est le troisième album ça.

C'est le troisième ? Attends, le premier c'est pas JE Heartbreak ?
Ca c'est le deuxième, c'est ça le classique qu'ils pourront jamais refaire. JE Heartbreak, c'est ça qui me les a fait découvrir. Mais ils ont un album avant ça, si si.

Toujours chez So So Def ?
Ouais ouais.

Mais en attendant, là tu m'as cité personne dans le Rap.
Nan mais attends, j'ai dit que j'allais commencer. Dans ce que j'aimais de l'époque, donc de quand j'ai commencé à bien écouter du Rap, je vais pas te parler de 2Pac et Biggie que je connaissais déjà un peu, mais c'était surtout avec Wu-Tang, Boot Camp Click, grave. Tout le Rap de l'époque. J'aimais déjà beaucoup le Rap de New York, mais j'écoutais aussi beaucoup de Westside music, comme Snoop, Dogg Pound, tous les gars de l'époque chez Death Row, tous ces trucs là. Et maintenant, même en ricain y a de bons artistes. Bon, avant j'ai même pas cité Nas, j'abuse, chus ouf. Nas bien sûr, d'hier et d'aujourd'hui, tu vois ce que je veux dire ?

Nas ? Mais bien sûr...
Parmi d'autres albums ou artistes que j'ai kiffé... T.I., j'aime bien cet artiste dans le délire du South, je kiffe. Sinon, Common qui est vraiment mon rappeur ricain préféré. C'est carrément mon rappeur ricain préféré avec Nas. Et puis mon groupe préféré c'est dead prez, ah ouais vénère. Little Brother : vénère, c'est des oufs, je kiffe grave. Hi-Tek, le dernier album est mortel.

T'es quand même à la page.
Mais c'est surtout au niveau du Rap ricain, car j'écoute plus de Rap français quoi. Maintenant faut que je chope l'album de Dany Dan, l'album de Nubi, le prochain Mafia K'1 Fry peut-être aussi...Mais tu vois, le point commun de ces mecs, c'est qu'ils rappaient déjà à l'époque (rires) ! Des gars que j'écoutais déjà d'avant... En fait je ne suis pas trop, je ne sais pas.

En faisant surtout des références aux artistes Soul et RnB, on peut voir à quel point ils ont une influence sur toi. Comme sur la mixtape Met$ ta Maille où est ta Bouche où tu chantes... Tu disais que Si j'avais une voix, j'rapperais même pas, donc penses-tu allier le chant au Rap et à la prod ?
Ouais... Bah chais pas, on verra. Mais je pense que je vais clairement continuer à rapper.

Tu pourrais faire le nouveau Quan de service.
Le Quan ! C'est le mélange entre Shaka et Tuân (rires) !

Le Shakuan...
Le Shakuan (rires) ! Nan, mais je verrai. Là y a plein de trucs qui bougent, il faut que je vois où mes goûts et mes capacités peuvent me mener dedans, et après je verrai quel style de musique je kiffe. Après, je m'en fous de chanter ou de rapper, c'est les gens qui mettent des étiquettes à ta musique et pas toi. Alors arrêter de rapper ? Je pense pas, car il y a toujours des idées qui me passent par la tête en Rap. Maintenant, si j'arrive à faire des petites parties chantées et mélodiques, peut-être que ça va gagner le pas, je ne sais pas. Franchement, je suis impatient de le savoir en fait.

C'est justement quand t'écoutes ce genre de trucs qui te motive à pousser la chansonnette (NDT : le best of de la Motown tourne) ?
Peut-être... Mais j'ai surtout remarqué que j'avais beaucoup de faciliter à écrire pour le chant.

Ah ouais ? Il y a eu d'autres choses à part le titre Hennessy ?
Ouais, mais tu verras... Les parties chantées dans mes chansons étaient écrites par moi, je composais les mélodies et tout ça.

Je ne pensais pas seulement aux refrains...
Ouais, mais moi je pense aux refrains. Après, concernant des morceaux, non, je n'ai pas encore écrit des morceaux. Mais c'est pour bientôt.

Mais j'espère, j'espère... Sinon, je crois qu'on va laisser tomber le blind test de Soul.
Et pourquoi pas ? Tu crois que j'en suis pas capable (rires) ?

Je ne vais pas dire que tu n'es pas capable, mais j'aimerais que tu me fasses plutôt quelques commentaires concernant les titres de ton street CD.
Ouais, je peux le faire. Tu veux le faire en les écoutant ou juste avec les titres ?

Petit changement musical : Étranger chez Moi de Shaka tourne alors.

Intro
Ouais, alors ça c'est une instru de Armstrong, un producteur de Carouge qui est vachement fort. Ils sont deux d'habitude à produire, mais je ne me rappelle plus du nom de l'autre, désolé (NDT : Bravo)... Mais ils sont super forts, et je trouvais que ce son était propice à introduire un truc, dire des choses, car c'est un truc qui pète et que j'ai kiffé. Il faut dire qu'il y a vraiment des bons producteurs sur Genève, franchement, et il est temps que ça pète parce qu'il y a des putains de producteurs.

J'la Sens Plus
Alors J'la Sens Plus, c'est produit par Pouney qui est aussi un super producteur. C'est un morceau dont on a un peu parlé avant, donc voilà quoi.

Gosse des Villes
Gosse des Villes, c'est certainement le morceau qui a le plus touché les gens, parce que c'est un peu un anthem et tout ça. Je rappe aussi rapidement dessus, je fais des trucs que je n'ai pas fait avant. C'est pour ça que j'aurais dû me placer, faire un clip, mais j'ai un peu laissé tomber la promo du street CD. Il y avait une annonce sur le site, mais j'ai changé d'orientation par rapport à certains trucs. C'est dommage. Mais ça reste un bon morceau, produit par Mamadi d'ailleurs. Et pour le sample, je sais pas d'où ça vient.

Possible
Possible, c'est un de mes morceaux préférés qui aurait aussi mérité quelque chose de visuel. Je parle d'une relation avec une fille et tout ce qui va avec. Sur un autre plan, sans parler

 

 

 


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