L'Animation et la Bande Dessinée Japonaise en France (1970-2002) - Introduction

Publié le par Tuân

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Centre d’Histoire sociale du XXe siècle

Setni BARO

L’ANIMATION ET LA
BANDE DESSINÉE JAPONAISES
EN FRANCE

(années 1970-2002)

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Maîtrise d’Histoire rédigée sous la direction de MM.
Christian-Marc Bosséno et Pascal Ory
Session de septembre 2005




REMERCIEMENTS
Je remercie Pierre-Antoine Marty, Patrick Alves, Samia Yakoubaly et Alice Mauricette d’avoir accepté de répondre à mes questions, tout comme les éditions Glénat, Tonkam et Kana. Je remercie aussi Marie-Alice Huet et Franz Alexis pour m’avoir prêté des cassettes vidéos de Creamy et Cobra, et remercie enfin les documentalistes de l’INA et de la BNF pour m’avoir aidé dans mes recherches.


AVERTISSEMENT
Ce mémoire contient des reproductions d’extraits de bandes dessinées (pour partie recueillies sur Internet) et des captures d’images faites à l’Inathèque à partir d’émissions télévisées et de dessins animés. Comme les droits d’auteurs doivent être  respectés, chaque image sera créditée autant que possible. Ainsi, pour les bandes dessinées, on aura le signe © suivi du nom de l’auteur (le prénom suivi du nom de famille) et des maisons d’édition  japonaise et française. Pour les dessins animés (captures d’images d’épisodes, croquis ou bien celluloïds), on aura le signe © suivi du nom de l’auteur de l’oeuvre originale et / ou du studio de production. Pour les émissions télévisées, on aura le signe © suivi du nom de la chaîne de diffusion et du sigle INA.

Illustration de couverture : dessin de Katsuhiro Otomo pour le film Akira, tiré de son propre manga. Le dessin représente Kaneda, l’un des protagonistes.
© Katsuhiro Otomo / TMS



INTRODUCTION
En 1993, le critique artistique japonais Toshiya Ueno visita la ville de Sarajevo, ravagée par la guerre civile en ex-Yougoslavie. En traversant la ville, il découvrit un mur en ruine sur lequel figuraient trois dessins. Le premier représentait Mao Zedong avec des oreilles de Mickey, le second un groupe de libération nationale, et le dernier une scène de la bande dessinée, ou manga, Akira de Katsuhiro Otomo qui, cinq ans plus tôt, avait été adapté sous la forme d’un film d’animation, ou anime. On y voyait Kaneda, l’un des protagonistes, au milieu d’un champ de ruines, en train de crier : ”So it’s begun !” (”C’est parti !”). Toshiya Ueno fut stupéfait de trouver un tel dessin si loin du Japon. D’une certaine manière, sa réaction était similaire à celle de beaucoup de Japonais quand ils surent que les bandes dessinées japonaises et les dessins animés nippons étaient très appréciés en Europe et aux États-Unis. Pourquoi ? Tout simplement parce que les manga font partie de la culture populaire japonaise et que la majorité des références culturelles et des références à la vie quotidienne qu’ils contiennent ne sont pas a priori décelables pour les non Japonais.

Beaucoup de Japonais ont jugé surprenant le goût des Occidentaux pour des ”produits” de leur culture comme les manga et les anime à cause des différences d'ordre culturel. Tout d'abord en ce qui concerne les relations sociales. Dans les pays occidentaux comme la France, il y a une forte tendance à l'individualisme, alors qu'au Japon, les individus n'existent que dans le réseau social dont ils font partie (village, club…). Les gens jugés différents de la majorité à cause de leur apparence ou de leur façon de vivre sont condamnés à vivre en marge de la société. Cette dernière excluant toute forme d'originalité, on a une tendance à l'uniformisation, qu'illlustre le port de l'uniforme dans le milieu scolaire.

En plus des relations sociales, il existe aussi des différences en ce qui concerne la religion et les mythes. Les pays occidentaux sont marqués par les mythes gréco-romains et scandinaves ainsi que par les religions monothéistes. Celles-ci sont fondées sur l'existence d'un dieu unique, éternel, transcendant, créateur de tout l'univers. Le Japon est quant à lui marqué par l'influence du shintoïsme et du bouddhisme. Le premier est une religion ritualiste (les hommes doivent s'attirer la bienveillance de la multitude de dieux, ou kami) et animiste (le divin est présent partout, y compris dans la nature), dans laquelle l'univers existe sans qu'un dieu lecrée et dans lequel les premiers dieux surgissent de façon spontanée et par eux-mêmes. Quant au bouddhisme, il se fixe pour but d'atteindre le nirvana, c'est-à-dire la délivrance de l'homme de ses désirs et de son attachement aux biens matériels (source de souffrances) et la fin du cycle des réincarnations.

Pourtant, malgré ces différences culturelles, ce n’était pas la première fois que l’on trouvait des dessins inspirés par les bandes dessinées et les dessins animés d’origine japonaise en Europe. En France, au moment où Toshiya Ueno fait sa découverte, des enfants et des adolescents envoyaient à leur magazine favori des dessins représentant les personnages de leur(s) dessin(s) animé(s) préféré(s), ce qui montre à quel point leur imaginaire était influencé par les dessins animés nippons. Beaucoup de garçons avaient été impressionnés par les prouesses d'Actarus aux commandes de Goldorak, les exploits d'Albator contre les Sylvidres et les humanoïdes, ou ceux des super-guerriers dans Dragon Ball Z et des chevaliers de bronze dans Les Chevaliers du Zodiaque. Beaucoup de filles avaient été émues par les malheurs de Candy, qui attendait son prince des collines, de Sarah Crew dans Princesse Sarah et ceux de Rémi qui, comme dans le roman d'Hector Malot, s'était retrouvé Sans famille. Elles étaient aussi impressionnées par les perfomances sportives des héroïnes de Jeanne et Serge, tout comme les garçons l'avaient été par les héros d'Olive et Tom. En lisant Video Girl Ai et Love Hina, garçons et filles s'étaient demandés si le timide Yota allait enfin découvrir le grand amour, et si le maladroit Keitaro allait enfin entrer à l'université de Tôdai. Ils avaient aussi ri en découvrant les (més)aventures d'Eikichi Onizuka dans GTO, et frissonné en suivant les aventures mouvementées du Dr Tenma en Europe centrale dans Monster.

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Ces garçons et ces filles appartiennent à la même génération, née dans les années 1970 et 1980, celle qui a vu arriver l'animation et la bande dessinée japonaises en France, d'où le titre de ce mémoire, et leur développement dans l'Hexagone des années 1970 à 2002, qui est l'année du grand succès dans les salles de cinéma du Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. Le succès de ce film marque un début de respectabilisation et de légitimation pour les manga et les anime, après de longues années de diabolisation par les médias. En effet, on les a longtemps accusé de ne montrer que sexe et violence, et d'être fascisants. La période étudiée par ce mémoire voit apparaître de nombreux changements dans le domaine de la culture et des communications en France et en Europe : développement des chaînes de télévision commerciales (financées par la publicité), des programmes jeunesse (dont le volume horaire moyen passe de 5 minutes par jour dans les années 1960 à 1h30 en 1987), apparition d'Internet, qui révolutionne la diffusion de l'information, des reality shows et de la ”télé réalité”…

C'est dans ce contexte que le manga, la bande dessinée japonaise, et la Japanimation, l'animation japonaise, arrivent en France, ce qui fait de cette dernière le deuxième pays consommateur de manga et d’anime, loin derrière le Japon. Cela nous incite à nous poser la question suivante : comment des ”produits culturels” conçus par des non Européens, pour un public non européen, dans un contexte culturel a priori totalement différent, ont-ils été reçus ? Pour répondre à cette question, nous avons étudié différentes sources. Les anime (séries télévisées, films, OAV, ou Original Video Animation, les dessins animés diffusés directement dans le secteur de la vidéo) et les manga bien sûr, mais aussi les émissions jeunesses, les journaux télévisés et autres émissions, sans oublier la presse généraliste et spécialisée. Dans l'ensemble, ces sources ont été d'un accès relativement facile. Parmi les regrets, on constatera que certains manga, comme ceux de Cobra ou de Goldorak, sont absents du dépôt légal de la BNF, alors qu'ils n'ont plus été réédités, et que la reproduction des manga qui figurent au dépôt légal et qui se trouvent dans la même situation, est impossible pour des motifs (légitimes) de conservation. Parallèlement à l'étude de ces sources audiovisuelles et écrites, nous avons aussi eu recours à des témoignages de téléspectateurs d'anime et lecteurs de manga, ainsi qu'aux quelques livres, mémoires et thèses abordant des sujets concernant les manga et les anime. Mais à quelques exceptions près (L'univers des mangas de Thierry Groensteen, Poupées, robots, la culture pop japonaise d'Alessandro Gomarasca), ces ouvrages s'intéressaient plus au contenant (les émissions jeunesse, ou encore les produits dérivés) qu'au contenu (les anime et les manga, leurs auteurs, leurs thèmes).


Cela dit, nous avons pu dégager trois grands axes d'étude qui nous permettront de répondre à la question posée plus haut. Le premier est celui des conditions de production et de diffusion des manga et des anime. On essaiera de savoir comment ils sont produits, et comment ils ont été diffusés dans les secteurs de l'audiovisuel et de l'édition. Le deuxième axe d'étude est celui des genres auxquels les manga et les anime diffusés en France appartiennent (mecha, shônen, shôjo, seinen…) et les thèmes qu'ils abordent (sport, histoire, sujets politiques et sociaux…). Il ne faut pas cependant oublier que les anime et les manga diffusés en France ne sont qu’une infime partie de la production japonaise. Enfin, le dernier axe d'étude concernera les conditions de réception des manga et des anime. On s'interessera aux réactions du public et de la presse, ainsi qu'à l'influence exercée par les manga et les anime. Ces axes d'étude nous permettront d'aller au-delà du cliché longtemps accolé aux manga et aux anime, à savoir la représentation complaisante du sexe et de la violence.


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(2) PREMIÈRE PARTIE : CONDITIONS DE PRODUCTION ET DE DIFFUSION - CHAPITRE 1 - Conception d’un manga et d’une série (ou d’un film) d’animation


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Camille 06/07/2011 14:18



Serait-il possible de lire la suite de ce mémoire ? J'aimerais beaucoup pouvoir le lire en entier ! 



Jung 07/02/2007 15:20

Texte très intéressant j'attens la suite avec impatience.

Tuân 07/02/2007 21:38

J'aurais bien aimé que Setni vienne parler en personne de son texte, mais il est pas là.. Donc oui, c'est un travail excellent qu'on a ici et que je vais d'ailleurs vous balancer au compte-goutte.